15.07.2009
des trains qui circulent
« Quand le grand ethnologue allemand Kurt Unkel, mieux connu sous le nom de Nimuendaju que lui avaient conféré les Indiens du Brésil auxquels il a consacré sa vie, revenait dans les villages indigènes après un long séjour dans un centre civilisé, ses hôtes fondaient en larmes à la pensée des souffrances qu’il avait du encourir loin du seul endroit où, pensaient-ils, la vie valait la peine d’être vécue. Cette profonde indifférence aux cultures autres était, à sa manière, une garantie pour elles de pouvoir exister à leur guise et de leur côté. »
« En empruntant une autre image, on pourrait dire que les cultures ressemblent à des trains qui circulent plus ou moins vite, chacun sur sa voie propre et dans une direction différente. Ceux qui roulent de conserve avec le nôtre nous sont présents de la façon la plus durable ; nous pouvons à loisir observer le type des wagons, la physionomie et la mimique des voyageurs à travers les vitres de nos compartiments respectifs. Mais que, sur une autre voie oblique ou parallèle, un train passe dans l’autre sens et nous n’en apercevons qu’une image confuse et vite disparue, à peine identifiable pour ce qu’elle est, réduite le plus souvent à un brouillage momentané de notre champ visuel, qui ne nous livre aucune information sur l’évènement lui-même et nous irrite seulement parce qu’il interrompt la contemplation placide du paysage servant de toile de fond à notre rêverie. Or, tout membre d’une culture en est aussi étroitement solidaire que ce voyageur idéal l’est de son train. Dès la naissance, probablement même avant, les êtres et les choses qui nous entourent montent en chacun de nous un appareil de références complexes formant système : conduites, motivations, jugement implicites que, par la suite, l’éducation vient confirmer par la vue réflexive qu’elle nous propose du devenir historique de notre civilisation. Nous nous déplaçons littéralement avec ce système de référence, et les ensembles culturels qui se sont constitués en dehors de lui ne nous sont perceptibles qu’à travers les déformations qu’il leur imprime. Il peut même nous rendre incapable de les voir. »
« Sans doute nous berçons-nous du rêve que l’égalité et la fraternité règneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité. Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé, capable seulement de donner le jour à des ouvrages bâtards, à des inventions grossières et puériles, elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus sinon même à leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. »
Claude Lévi-Strauss, Race et culture, 1971.
16:33 Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : claude levi strauss, cultures, races, civilisations
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Commentaires
Oui, ça me rappelle que je devrais me remettre à Lévi-Strauss. Il me manque terriblement.
Ecrit par : Trader | 15.07.2009
il y a un très bon texte d'Alain de Benoit sur l'égalité :
http://www.alaindebenoist.com/pdf/identite_egalite_difference.pdf
Ecrit par : robespierre | 15.07.2009
trader, c'est grâce à toi que j'ai ouvert race et culture et que j'ai acheté tristes tropiques en poche: thanks a lot!
rob, je vais de ce pas lire ce cher ADB, un des auteurs qui bouleverse régulièrement chacune de mes certitudes.
Ecrit par : hoplite | 15.07.2009
problème de l'identité, et de ses limites.
comme pourrait l'être celui de la morale, qui en reviendrait à renier sa légitimité de par le simple fait qu'elle détient en elle-même les bases de sa réfutation. dans les contradictions qui l'habitent.
limite des échanges. limites de l'homme. doit-on tenir à soi ?
pour vivre, il faut faire des choix. schyzophrénie : à éviter.
mais regarde le monde. arrête.
l'avenir appartient à ceux qui se reposent.
c'est tragique.
le sens des valeurs. mortels.
lost in translation. besoin de paix. retraite.
aucune vérité ne s'arrête. ta main.
l'originalité est-elle un fin en soi ?
la fusion des deux autres, intégrale ou pas, ne peut-elle pas être considérée comme une nouvelle forme d'originalité inédite, même si partielle, et pouvant servir tout de même de terreau à une nouvelle symbiose ?
l'identité d'un être, quel qu'il soit, son individualité au monde, n'est-elle pas le fruit de processus antérieurs relevant de cette même loi ?
l'individu, son existence, aussi limitée soit-elle, au même titre que celle d'une civilisation, d'une nation ou d'une secte, reste une étape dans le parcours universel. il reste que, en pratique, pour arriver à incarner cette étape, ce socle, cette rampe de lancement, il doit tenir compte de ses limites. il en va de sa survie.
"lost in translation".
en psychologie, on parlerait sans doute de "crise de la personalité". le problème de l'identité, de sa légitimité. ou sont les limites, jusqu'ou peut-on les repousser avant qu'elle ne soit absorbée par le chaos ? jusqu'ou peut-on penser, édifier sans se perdre ? quelle est la frontière entre construction et destruction ?
si nous avons besoin de normes, ou de règlements, c'est avant tout pour subvenir à cette obligation de base : la survie.
le sort moral de l'homme me parait tragique, en celà qu'il peut annihiler toute forme de morale, de par le simple fait qu'il en viendrait à prendre conscience des contradictions qui perdurent en lui-même, sans même avoir à écouter son voisin.
si je veux vivre, je dois arrêter de penser. au moins en partie.
l'homme est un amputé en puissance. pas seulement pour la formule.
Ecrit par : hirsute | 15.07.2009
ou alors, il apprend à rester tranquille, d'abord.
et après, on lui apprend à marcher.
chaque chose en son temps.
Ecrit par : hirsute | 15.07.2009
excellent texte, très à propos dans l'ambiance générale de l'époque, mais en la prenant à contrepieds par pure logique, sans émettre le moindre jugement moral en plus.
Ecrit par : Aetius | 22.07.2009
tout à fait. dans ma grande ignorance, plus je lis et découvre clv, moins je trouve que sa pensée colle avec l'image qu'on veut bien lui donner. curieux
Ecrit par : hoplite | 22.07.2009
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