22/05/2010
bannir la société
« Un jardin extraordinaire sur les Champs
Un coin de verdure en plein cœur de Paris. A partir de dimanche matin et jusqu'à lundi, les Champs-Elysées vont se transformer en jardin géant de trois hectares. Un happening qui s'inscrit dans le cadre "Nature Capitale" et qui vise à sensibiliser l'opinion sur la nécessaire préservation de la biodiversité.
Les Champs-Elysées vont subir une étonnante transformation ce week-end. (nature Capitale)
Samedi soir, la transformation sera totale. Fini les files de voitures sur les Champs-Elysées. A leur place, un grand jardin sur trois hectares. Dimanche et lundi, de l'Etoile au Rond-Point, la plus belle avenue du monde sera recouverte de parcelles végétales. Un "happening épique et jubilatoire" baptisé "Nature Capitale", selon les mots de son concepteur, Gad Weil (avec Laurence Médioni), à l'origine il y a vingt ans de la "Grande Moisson". Le 24 juin 1990, un million de personnes étaient venues sur une journée assister au ballet des moissonneuses-batteuses. Là, l'événement durera deux jours et devrait logiquement drainer les foules.
Le jardin des Champs - en fait un puzzle géant de 8.000 pièces - doit être assemblé ce samedi soir, entre 20 heures et le petit matin. Près de 500 personnes, dont 100 caristes et des dizaines de bénévoles des Jeunes agriculteurs - partenaires de l'événement - vont poser des milliers de palettes remplies de terre, et plantées d'essences représentatives des terroirs français, tels le sarrasin, la betterave, le lin ou la lavande... Ces parcelles s'emboîteront pour dessiner des carrés végétaux. Quatre forêts avec des arbres de différentes hauteurs vont aussi s'installer sur l'avenue.
Ce paysage se veut symbole de la biodiversité, si menacée, et célébrée par une Journée mondiale le 22 mai. Une communion collective éphémère sur les Champs-Elysées, au contraire de ce grand jardin urbain qui sera replanté ensuite à Dammarie-lès-Lys (77). »
« Amener la campagne en ville » est le mot d'ordre de festivus pour le prochain week end...
Il nous aurait fallu Muray pour dire l'absurdité de ce genre de manifestation spectaculaire donc citoyenneTM donc promotrice de vivre ensembleTM et consistant à déréaliser la ville en exposant à grands coups de bulldozer trois hectares de plantes en pots élevées en serres a coup de d'engrais chimiques dans une fiction végétale pour masses hébétées par l'hubris festive de nos modernes ..
Muray n'est plus. On peut le relire et rigoler doucement de ce barnum en forme d'"happening épique et jubilatoire" baptisé "Nature Capitale"... A une époque où, chaque jour, des paysans meurent en silence et dans la misère, ce spectacle a quelque chose de parfaitement cynique et misérable. Mais ce mot d'ordre « Amener la campagne en ville » rappellera à certains celui des gentils khmers qui en avril 1975 au Cambodge, vidèrent Phnom Penh et les principales villes du pays de tous leurs habitants afin de mieux les rééduquer aux vertus de la révolution prolétarienne par les travaux des champs et, si besoin, par une mort violente aux bords d'une rizière.
« A quelques variantes prés, on peut retrouver les mêmes phases dans la prise de pouvoir des autres villes de province, aussi différentes et éloignées les unes des autres que le sont Koh Song, Kompong Som, Oddar Mean Chey ou Siem Réap. Presque partout, le peuple attendait les vainqueurs dans la joie ou du moins avait l'intention de les accueillir ainsi puisqu'ils étaient les nouveaux maîtres du pays.
Après avoir fait baisser le prix des denrées alimentaires, les vainqueurs rassemblaient les officiers, sous-officiers, hommes de troupe et fonctionnaires séparément. Chaque catégorie était conduite ensuite pour une destination inconnue ; pour les officiers, les haut fonctionnaires, les riches, ce devait être la mort immédiate ; pour les autres, une exécution plus tardive ou une mort lente dans des camps spéciaux. Enfin, ordre était donné à toute la population civile de quitter les villes et les villages qui, jusqu'à ce jour, demeurent complètement vides. Certains réfugiés ont traversé Kompong Thom, Pailin et d'autres villes en début de l'année 1976 et les ont trouvées envahies par la végétation.
La déportation de toutes les villes et le nettoyage radical de tous les cadres anciens ne sont pas le fruit de l'improvisation, de la vengeance ou de la cruauté des cadres locaux. Le scénario commun pour toutes les villes et villages du pays correspond à des directives précises émanant des plus hautes autorités.
On peut penser que le nouveau régime comptait trop peu de cadres compétents et devait donc supprimer tous les anciens cadres qui risquaient de créer une opposition intellectuelle ou armée. Ce nettoyage par le vide correspond surtout à une vision de l'homme : l'homme vicié par un régime corrompu ne peut être changé, il doit être retranché physiquement de la communauté des purs. « Il faut détruire le régime », « écraser complètement l'ennemi », « ce qui est infecté doit être incisé », « ce qui est pourri doit être retranché », « ce qui est trop long doit être raccourci pour être à la juste mesure », « couper un mauvais plant ne suffit pas, il faut le déraciner ». Tels sont les slogans qui, tant à la radio que dans les meetings, justifient cette épuration. Les cadres de l'ancien régime ne sont pas des frères égarés mais des ennemis et, comme tels, ils n'ont pas droit de cité dans la communauté nationale. Plusieurs témoignages affirment même que dans de nombreuses localités, les femmes et les enfants des officiers ont également été supprimés : « il faut anéantir leur lignée jusqu'au dernier » est un autre leitmotiv de justification. »
François Ponchaud, Cambodge année zéro, 1980.
Photo: cliché d'Eddie Adams, 1968. En 1969, le photographe a remporté le prix Pulitzer pour cette photo d'un Viêt-cong exécuté sommairement en pleine rue par un policier sud-vietnamien. Adams a capté l'instant de cette mort, et l'image a fait le tour du monde. Elle allait devenir un des symboles de la guerre du Vietnam, choquant l'opinion publique américaine.
"Etant anarque, ne respectant, par conséquent, ni loi ni moeurs, je suis obligé envers moi-même de prendre les choses par leur racine. J'ai alors coutume de les scruter dans leurs contradictions, comme l'image et son reflet. L'un et l'autre sont imparfaits -en tentant de les faire coïncider, comme je m'y exerce chaque matin, j'attrape au vol un coin de réalité.
Je disais qu'il ne faut pas confondre rebelles et partisans; le partisan se bat en compagnie, le rebelle tout seul. D'autre part, il faut bien distinguer le rebelle de l'anarque, bien que l'un et l'autre soient parfois très semblables et à peine différents, d'un point de vue existentiel.
La distinction réside en ce que le rebelle a été banni de la société, tandis que l'anarque a banni la société de lui-même. Il est et reste son propre maître dans toutes circonstances.
Il n'y a pas plus à espérer de la société que de l'Etat. Le salut est dans l'individu."
Ernst Jünger, Eumeswil, 1977.
21:06 | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : angkar, cambodge, ponchaud, muray, festivus, junger



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Commentaires
Derrière cette festivité, Homo Festivus admet sa plus grande nostalgie : celle de la terre !
Écrit par : robespierre | 22/05/2010
j'ai pas l'impression, robespierre: la terre est un élément crucial de l'ancien monde, ie celui de la domination masculine, patriarcale, cléricale et militariste, un résidu de l'histoire, quoi. que festifus festivus congédie jour aprés jour dans un tourbillon d'aliénation festive et cordicolatre. la terre oui mais sur les champs dans une fiction champêtre prompte à déréaliser les campagnes, comme paris-plage figure un bord de mer qui n'existe pas ou plus pour le plus grand nombre: LE SPECTACLE FESTIF
Écrit par : hoplite | 23/05/2010
Une nouvelle modernitude progressante, histoire d'être sûr que les adultes de demain n'aient pas à s'encombrer de neurones surnuméraires qui les encouragerait à concevoir autre chose que le festivisme comme unique horizon :
"Et maintenant ils veulent suppprimer les notes à l'école!
Trois associations de parents d'élèves interpellent le ministre de l'éducation : le système de notation serait traumatisant et stigmatisant."
(on notera la présence du mot magique ; vous savez, celui qui est sensé provoquer l'indignation citoyenne à sa seule énonciation)
http://www.marianne2.fr/Et-maintenant-ils-veulent-suppprimer-les-notes-a-l-ecole!_a193104.html
C'est presque beau tellement c'est con.
Écrit par : snake | 23/05/2010
Oups, erreur de lien :
http://www.leparisien.fr/societe/les-parents-d-eleves-denoncent-les-notes-injustes-21-05-2010-930613.php
Écrit par : snake | 23/05/2010
m'enfin, snake, c'est normal! on est tous égaux, pourquoi des notes? pourquoi discriminer? pourquoi sélectionner? pourquoi différencier? pourquoi bordel???
Écrit par : hoplite | 23/05/2010
Néo-paganisme:
http://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%A9opaganisme
...
Retour vers la barbarie ?
Écrit par : méduse | 23/05/2010
Merci pour cette citation éclairante de Jünger. Tout ce que tu décris est effectivement navrant. Concernant la photo prise par Eddie Adams,je crois savoir que le Viet-cong abattu venait de massacrer, lors de l'offensive du Têt, un ami du chef de la police du sud Vietnam et toute sa famille. C'est celui-ci qui a procédé, de ses mains, à l'exécution sommaire du meurtrier devant les caméras et les photographes.
Écrit par : iskander | 23/05/2010
@méduse,
le néopaganisme de nos modernes sans doute: celui des dieux égalité, tolérance, lutte contre toutes les formes de discrimination et contre toute distinction (homme femme, bien mal, inceste pas inceste, etc...), contre tout ordre symbolique, dans une apologie exclusive du Même! là, peut-être..
@iskander, de rien, JUNGER reste un des fils rouges de ma réflexion (comme Muray..)
merci pour les détails concernant la photo.
Écrit par : hoplite | 24/05/2010
L'évènement de la campagne à la ville me suggère plutôt l'idée que la campagne est devenu "un concept" , un musée de la campagne "itinérant".
"Ce paysage se veut symbole de la biodiversité, si menacée, et célébrée par une Journée mondiale le 22 mai. Une communion collective éphémère sur les Champs-Elysées, au contraire de ce grand jardin urbain qui sera replanté ensuite à Dammarie-lès-Lys (77). » "
Les termes employés ici ressemblent à ceux que l'on utilise pour parler d'une messe d'enterrement ou de commémoration de la mort de...
Écrit par : Inès | 26/05/2010
!
"A la base de ce modèle de vie il y a les idées du néolibéralisme, qui unit l'anthropocentrisme païen, apparu dans la culture européenne à l'époque de la Renaissance, à des éléments de la théologie protestante et de la pensée philosophique d’origine juive. Ces idées ont pris leur forme définitive à la fin de l'époque des Lumières. La Révolution française est l’évènement qui conclut cette révolution philosophique et spirituelle, à la base de laquelle on trouve le refus de la signification normative de la tradition."
http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1343399?fr=y
Écrit par : méduse | 26/05/2010
@inès,
suis d'accord: le Spectacle se déploie d'autant plus que son objet est mort ou moribond. l'exemple champêtre dont je parle est éloquent; mais on pourrait tenir le même raisonnement avec les mantras du "vivre ensemble" dans un monde de plus en plus violent, ou de l'"identité nationale" dans un pays de pluqs en plus anomique car ayant tourné le os à toute tradition et toute transmission de savoirs et de valeurs.
@méduse,
merci pour le lien. "le refus de la signification normative de la Tradition" trés intéressant. ça fait écho à la prose d'Evola que je relis actuellement..effectivement, nos sociétés modernes se définissent par leur refus de cette signification normative et par leur apologie inconditionnelle de l'idéologie du Progès. vais creuser ça.
Écrit par : hoplite | 26/05/2010
C'est Alphonse Allais qui doit être content, lui qui voulait amener la ville à la campagne dans son "programme électoral".
Ils l'ont pris au mot, à l'envers.
Écrit par : Carine | 28/05/2010
Le viet-cong abattu par ce général était le responsable d'un massacre. La photo valut le prix Pulitzer à son auteur qui découvrit plus tard que le suspect avait peu de temps avant tué le meilleur ami de Loan et massacré au couteau la famille de celui-ci. Huit années plus tard, Loan ouvrait une pizzeria dans l'un des faubourgs de Washington.
Écrit par : Gingerman | 25/06/2010
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