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01/02/2012

substance

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« La corruption généralisée que l'on observe dans le système politico-économique contemporain n'est pas périphérique ou anecdotique, elle est devenue un trait structurel, systémique de la société où nous vivons. En vérité, nous touchons là un facteur fondamental, que les grands penseurs politiques du passé connaissaient et que les prétendus « philosophes politiques » d'aujourd'hui, mauvais sociologues et piètres théoriciens, ignorent splendidement : l'intime solidarité entre un régime social et le type anthropologique (ou l'éventail de tels types) nécessaire pour le faire fonctionner. Ces types anthropologiques, pour la plupart, le capitalisme les a hérités des périodes historiques antérieures : le juge incorruptible, le fonctionnaire wébérien, l'enseignant dévoué à sa tâche, l'ouvrier pour qui son travail, malgré tout, était une source de fierté. De tels personnages deviennent inconcevables dans la période contemporaine : on ne voit pas pourquoi ils seraient reproduits, qui les reproduirait, au nom de quoi ils fonctionneraient. Même le type anthropologique qui est une création propre du capitalisme, l'entrepreneur schumpétérien, combinant une inventivité technique, la capacité de réunir des capitaux, d'organiser une entreprise, d'explorer, de pénétrer, de créer des marchés, est en train de disparaître. Il est remplacé par des bureaucraties managériales et par des spéculateurs. Ici encore, tous les facteurs conspirent. Pourquoi s'escrimer pour faire produire et vendre, au moment où un coup réussi sur les taux de change à la bourse de New York ou d'ailleurs, peut vous rapporter en quelques minutes 500 millions de dollar ? Les sommes en jeu dans la spéculation de chaque semaine sont de l'ordre du PNB des Etats-Unis en un an. Il en résulte un « drainage » des éléments les plus entreprenants vers ce type d'activités qui sont tout à fait parasitaires du point de vue du système capitaliste lui-même. » (Cornélius Castoriadis, La montée de l'insignifiance, 1993)

"(...) On est capable en Occident, du moins certains d'entre nous, de dénoncer le totalitarisme, le colonialisme, la traite des Noirs ou l'extermination des Indiens d'Amérique. Mais je n'ai pas vu les descendants des Aztèques, les Hindous ou les Chinois, faire une autocritique analogue, et je vois encore aujourd'hui les Japonais nier les atrocités qu'ils ont commises pendant la Seconde guerre mondiale. La colonisation de certains pays arabes par les Européens a duré, dans le pire des cas, 130 ans: c'est le cas de l'Algérie, de 1830 à 1962. Mais ces mêmes Arabes ont été réduits à l'esclavage et colonisés par les Turcs pendant cinq siècles. La domination turque sur le Proche et le Moyen-Orient commence au XVe siècle et se termine en 1918. Il se trouve que les Turcs étaient musulmans - donc les Arabes n'en parlent pas. L'épanouissement de la culture arabe s'est arrêté vers le XIe, au plus le XIIe siècle, huit siècles avant qu'il soit question d'une conquête par l'Occident. Et cette même culture arabe s'était bâtie sur la conquête, l'extermination et/ou la conversion plus ou moins forcée des populations conquises. En Egypte, en 550 de notre ère, il n'y avait pas d'Arabes - pas plus qu'en Libye, en Algérie, au Maroc ou en Irak. Ils sont là comme des descendants des conquérants venus coloniser ces pays et convertir, de gré ou de force, les populations locales. Mais je ne vois aucune critique de ces faits dans le cercle civilisationnel arabe. De même, on parle de la traite des Noirs par les Européens à partir du XVIe siècle, mais on ne dit jamais que la traite et la réduction systématique des Noirs en esclavage a été introduite en Afrique par les marchands arabes à partir des XI-XIIe siècles (avec, comme toujours, la participation complice des rois et chefs de tribus noirs), que l'esclavage n'a jamais été aboli spontanément en pays islamique et qu'il subsiste toujours dans certains d'entre eux." (1)
"(...) Je ne dis pas que tout cela efface les crimes commis par les Occidentaux, je dis seulement ceci: que la spécificité de la civilisation occidentale est cette capacité de se mettre en question et de s'autocritiquer. Il y a dans l'histoire occidentale, comme dans toutes les autres, des atrocités et des horreurs, mais il n'y a que l'Occident qui a créé cette capacité de contestation interne, de mise en cause de ses propres institutions et de ses propres idées, au nom d'une discussion raisonnable entre êtres humains qui reste indéfiniment ouverte et ne connaît pas de dogme ultime."
"(...) L'écrasante majorité de la planète ne vit pas l'"égalisation des conditions", mais la misère et la tyrannie. Et, contrairement à ce que croyaient aussi bien les libéraux que les marxistes, elle n'est nullement en train de se préparer pour accueillir le modèle occidental de la république capitaliste libérale. Tout ce qu'elle cherche dans le modèle occidental, ce sont des armes et des objets de consommation - ni le habeas corpus, ni la séparation des pouvoirs. C'est éclatant pour les pays musulmans - un milliard d'habitants -, pour l'Inde - presque un autre milliard -, dans la plupart des pays du Sud-Est asiatique et d'Amérique latine. La situation mondiale, extrêmement grave, rend ridicules aussi bien l'idée d'une "fin de l'histoire" que d'un triomphe universel du "modèle démocratique" à l'occidentale. Et ce "modèle" se vide de sa substance-même dans ses pays d'origine."(2)


(1)  Cornélius Castoriadis, http://www.republique-des-lettres.fr/232-cornelius-castoriadis.php
(2)  C Castoriadis,  La montée de l'insignifiance, (Les carrefours du labyrinthe IV), Seuil

nostalgie

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Finalement c’est le silence. Le matin, quelques coups sur la porte, discrets, pour moi seul, pas réveiller les autres ; Je m’habille en silence, engourdi de fatigue et à peine réveillé, maudissant ces réveils matinaux. Café, pain, beurre, recafé, tic tac de la pendule et glou du café qui passe encore, des cris d’animaux dans la nuit et la fraîcheur de l’aube. Parfois une indication ou une interrogation brève si le lieu n’a pas été arrêté la veille au soir. Sinon on parle pas. Chacun vérifie son sac, ses lignes, ses appâts, sauterelles ou teignes et de quoi grignoter à dix heures, en rentrant. Le froid, il est quatre heures et demi, le brouillard au fond de la vallée, bien souvent, l’herbe mouillée, le bruit de la rivière tout prés. Voiture, les phares jaunes de la CX, les virages, les panneaux qui luisent dans la nuit : Nieudan, Saint Victor, Ayrens. Pas grand monde sur la route, personne souvent, quelques étables éclairées, une buse qui s’envole à notre passage. On marche dans les bois, seuls,  il fait nuit, les premières lueurs du jour ; il faut arriver tôt, être le premier au bord. L’odeur de l’eau qui court, de terre et d’herbe mouillée, quelques chevaux serrés à la lisière de la forêt, indifférents. Un regard amusé dans ses yeux : « Tu prends quoi ? » C’est un jeu, je prends l’amont, bien sûr. Lui préfère marcher un peu avant de mouiller sa ligne, il est vieux aussi. Moi non, je connais la rivière, chaque courbe, chaque trou, chaque pêche, chaque prise ratée, chaque éclair entrevu, effrayé et perdu. Silence, pas de loup, regarder, sentir l’endroit exact ou elle attend. S’il faut, mettre un pied dans l’eau mais c’est mieux pas, on dérange un ordre silencieux, mystérieux. Je jette, un peu en amont, sans bruit, juste le petit cloc de l’appât qui touche l’eau, la ligne tendue, pas trop, pas de geste brusque, une tension douce qui suit le courant, l’attente du toc de la morsure puis la ligne qui court à contre courant ou sous une souche. Je ferre, un éclair doré prés de la surface, silence toujours, les genoux dans les galets ou sur le sable. Vers dix heures on se retrouve, pas besoin de portable ou d’horaire. « Alors ? » « Ca va, regarde. » On s’assoit et on mange. Ce goût de fruit et de poisson, le sang sur l’opinel, je l'ai encore…Souvent on croise un ravi, un touriste qui débarque, il ne sait pas. Pas besoin de se regarder, on a le même sourire. S’il veut savoir, c’était pas bon aujourd’hui. Jamais d'ailleurs. Le jour est levé depuis plusieurs heures, le soleil est chaud, même, on rentre. On passe en lisière du bois, petite source avec un gobelet en plastique, là où on a trouvé des cèpes l’année dernière. Puis la route, la campagne qui s’éveille, on est fatigué.