23.08.2009

principe de Noah

noah-rigolo.jpg« La décomposition des solidarités locales traditionnelles ne menace pas seulement les bases anthropologiques de la résistance morale et culturelle au capitalisme. En sapant également les fondements relationnels de la confiance (tels qu’ils prennent habituellement leur source dans la triple obligation de donner, recevoir et rendre) la logique libérale contribue tout autant à détruire ses propres murs porteurs, c’est-à-dire l’échange marchand et le contrat juridique. Dés que l’on se place sur le plan su simple calcul (et l’égoïste –ou l’économiste- n’en connaît pas d’autre) rien ne m’oblige plus, en effet, à tenir ma parole ou à respecter mes engagements (par exemple sur la qualité de la marchandise promise ou sur le fait que je ne me doperai pas), si j’ai acquis la certitude que nul ne s’en apercevra. A partir d’un certain seuil de désarticulation historique de l’ « esprit du don » (matrice anthropologique de toute confiance réelle) c’est donc la défiance et le soupçon qui doivent logiquement prendre le relais.

Dans ce nouveau cadre psychologique et culturel, le cynisme tend alors à devenir la stratégie humaine la plus rationnelle ; et « pas vu, pas pris », la maxime la plus sûre du libéralisme triomphant (comme le sport en administre la preuve quotidienne à mesure qu’il se professionnalise et qu’il est médiatisé). Comme souvent, c’est le sympathique Yannick Noah qui a su formuler, avec sa rigueur philosophique habituelle, les nouveaux aspects de cette question morale. Son fils, Joakim, ayant récemment commis, selon les mots de Yannick lui-même, « une petite boulette » (alcool et drogue au volant d’un véhicule sans permis avec, en prime, excès de vitesse), notre héros national a aussitôt tenu à lui rappeler publiquement que l’essentiel, en l’occurrence, aurait été « de ne pas se faire pécho » ; ajoutant au passage, que « ça fait vingt ans que je fais le con et je suis encore populaire parce que les gens pensent que je suis un mec bien. Alors Joakim peut faire la même chose. » En hommage à cette belle leçon de pédagogie paternelle, je propose donc d’appeler principe de Noah la loi qui tend à gouverner une partie croissante des échanges économiques contemporains (on sait par exemple que la contrefaçon est effectivement devenue l’une des industries les plus florissantes du capitalisme moderne).

 

JC Michéa, La double pensée, 2008.

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Commentaires

Je ne suis pas d'accord avec tout l'extrait et je ne réduirais ni le libéralisme ni le cynisme à ce qui en est dit ici. Mais j'irais plus loin sur le "pas vu pas pris".
Ce n'est même plus "pas vu pas pris", ce qui était somme toute de bonne guerre, l'interdiction étant malgré tout reconnue, bien que contournée. L'interdiction est désormais bien souvent niée, ignorée, ouvertement méprisée et dans bien des domaines, même vu, on est sûr de ne pas être pris. Il suffit d'aller suffisamment loin.
Je n'ai pas à acquérir la certitude que nul ne s'en apercevra puisque je disqualifie d'emblée celui qui porte l'interdiction, que ce soit l'Etat, l'Eglise, les flics, les profs, les chauffeurs de bus, les adultes, les vieux, les bourges, les riches, les blancs...
Non seulement les tenants de la pensée autorisée, la presse et les media donneront raison d'une façon ou d'une autre aux fauteurs de trouble, mais ceux-ci ne seront de toute façon que très rarement amenés à affronter les tribunaux d'où ils sortiraient le cas échéant victorieux ; ils sont au mieux confiés à la compréhension des services sociaux ; au pire ils sont observés à distance par des CRS à qui ordre a été donné de ne pas intervenir, de laisser brûler et de ne surtout identifier personne.
Evidemment, si vous êtes mal garé ou que vous avez laissé passer la date limite de déclaration de revenus, c'est différent, il faudra payer...

Ecrit par : Christine | 24.08.2009

Michea a toujours cette pertinence avec cette pointe d'humour anglais...

Ecrit par : robespierre | 24.08.2009

"Ce n'est même plus "pas vu pas pris", ce qui était somme toute de bonne guerre, l'interdiction étant malgré tout reconnue, bien que contournée. L'interdiction est désormais bien souvent niée, ignorée, ouvertement méprisée et dans bien des domaines, même vu, on est sûr de ne pas être pris. Il suffit d'aller suffisamment loin."

christine. oui c'est ce que constate Michéa, la toute puissance des règles du jeu libéral basé sur l'échange marchand et le contrat juridique au détriment de toute hétéronomie autre, notamment cette décence ordinaire, cette common decency des classes populaires.

Dés que disparaissent ces considérations philosophiques/ morales normatives, la société ne tient plus que sur l'intérêt bien compris de chacun et la lutte de tous contre tous, les tribunaux se chargeant d'arbitrer au gré des puissances et des tendances fortes du moment. le prix à payer disait nos érudits du 16è et 17ème siécle pour éviter ces conflits idéologique et religieux qui déchirèrent la france. un empire du moindre mal...

robespierre: c'est vrai, j'aime bien aussi le style assassin de Michéa..

Ecrit par : hoplite | 24.08.2009

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