20/06/2012
utopie
Vous avez sans doute écouté l’avant-dernière émission Répliques d’Alain Finkielkraut, consacrée à Jean-Claude Michéa qui a sorti récemment son dernier opus, Le complexe d’Orphée. La thèse défendue par l’auteur depuis quelques années maintenant (et son premier livre remarqué, L’enseignement de l’ignorance), est la suivante : le libéralisme culturel et politique (« défini comme l’avancée illimitée des droits et la libéralisation permanente des mœurs ») et le libéralisme économique ne sont que les deux faces complémentaires d’une même médaille, sorte de ruban de Moebius; d’où, selon l’auteur, la farce électorale d’une gauche luttant contre la partie économique du libéralisme tout en validant sans vergogne son versant culturel, à laquelle s’oppose une droite favorable au marché mais hostile à la régularisation massive de tous les comportements. Ces deux versions du libéralisme sont, en réalité, selon Michéa, « l’accomplissement logique (ou la vérité) du projet philosophique libéral, tel qu’il s’est progressivement défini depuis le XVIIIe siècle, et, tout particulièrement, depuis la philosophie des Lumières », projet qui, pour mettre fin aux terribles guerres de religion du XVIe siècle, entendait privatiser les valeurs morales et religieuses et, parallèlement, confier au marché le soin de régler pacifiquement les relations entre les hommes. Ce libéralisme-là serait à l’origine, d’une part, d’un monde de plus en plus éclaté où plus aucune valeur ne pourrait servir de substrat au droit - de quel droit interdirait-on à quelqu’un de se nuire librement? - et, d’autre part, d’un capitalisme débridé qui règnerait en maître.
Finkielkraut ne manque pas pourtant de faire remarquer à Michéa que les premiers libéraux avaient tout de même le sens des limites et de la vertu et qu’ils auraient sans doute été horrifiés devant le spectacle dérisoire d’un progressisme moral effréné (il suffit d’ouvrir n’importe quel torchon progressiste genre Libé ou Inrock pour en avoir un aperçu) couplé à la guerre judiciaire de tous contre tous (cette « envie du pénal » théorisée par le regretté Muray). Peu importe, répond en substance Michéa, une logique est à l’œuvre, qui explique que la machine ait pu se retourner contre les intentions initiales de ses fondateurs. Bien que ces derniers tinssent pour chose évidente « qu’un homme n’est pas une femme, qu’un enfant n’est pas un adulte, qu’un fou n’est pas une personne saine d’esprit » (14,48), l’impossibilité de faire référence à quelque modèle de vie bonne que ce soit était de nature à engendrer la remise en cause de toutes les valeurs partagées, forcément coupables de porter atteinte à la liberté d’autrui.
L’analyse de Michéa prête cependant le flanc à la critique libérale. Celle-ci concerne surtout le diagnostic d’un marché tout puissant qui aurait littéralement broyé l’État. En effet, s’il n’est pas douteux que nous vivions sous la férule d’un progressisme moral débridé, est-il si sûr que nous soyons les acteurs ou témoins du « monde sans âme du capitalisme contemporain » ? Comme le remarque judicieusement Finkielkraut, l’État-providence, au moins dans nos contrées, n’a pas disparu. Mais c’est sans doute pour cette raison (la persistance d’un filet social) que l’on vit mieux, encore, en France ou en Espagne qu’au Royaume-Uni ou qu’à Chicago où ce filet social n’existe pas ou si peu. On pourra aussi remarquer, pour conjurer l’idée d’un libéralisme sauvage, que les prélèvements obligatoires et leur corollaire, les politiques de redistribution, n’ont jamais été aussi importants. Pour constater aussitôt que ces politiques de redistribution, héritage du compromis historique établi après-guerre entre logique marchande et exigences sociales, sont l’objet au moins depuis les années 90 (et les politiques de déréglementation menées en GB et aux USA par Thatcher et Reagan) d’attaques permanentes visant à les remettre en cause totalement. Lordon, dans un de ses derniers articles explique très bien comment la seule solution pour garder une demande solvable en Occident, dans un contexte de déflation salariale secondaire à la libre-concurrence et à l'exigence de rentabilité actionnariale, fut, non pas d’augmenter des salaires, mais d’encourager le surendettement des ménages (capitalisme de basse pression salariale visant à aligner l'Occident sur les standards du Bangladesh..), quitte à fourguer des emprunts à des personnes d’emblée non solvables (sub-primes).
Ainsi ce filet social, cet Etat-providence, cette redistribution tant décriés par les apôtres du libéralisme peut-il être considéré à la fois comme un vestige d’une époque révolue (?) ou le corps social avait encore la possibilité de peser dans la balance et d’imposer au Politique certaines exigences sociales, mais aussi et surtout (et paradoxalement) le produit de l’hégémonie de ce relativisme moral et de la jungle marchande inhérents à la structuration libérale de nos sociétés modernes: ie c’est précisément parce que les communautés d’hommes regroupées autour de valeurs partagées autres que le marché et le droit ont graduellement disparues au profit de « commercial societys » composées de monades (et de nomades...) uniquement préoccupées par leur seul intérêt bien compris et l’obsession de faire valoir toujours plus de droits, que l’Etat veilleur de nuit des libéraux est amené à prendre en charge des domaines de plus en plus conséquents de la vie en communauté d’individus « retirés à l’écart et comme étrangers à tous les autres » (Tocqueville) jusqu’alors résolus par les structures d’existence organiques des sociétés holistes, l’entraide et les solidarités naturelles de toute vie en communauté.
Soit une vision contractuelle (Locke) de la société (avec un contrat désormais basé sur le seul marché « auto-régulé » et sur une palanquée de droits naturels et positifs dés lors que toute valeur morale, philosophique et religieuse est bannie de l’espace public car susceptible de réintroduire les conditions de ces fameuses guerres civiles de religion, terreur des penseurs libéraux. A juste titre). Sans évoquer la providentielle « main invisible » de Smith ou l’idée d’un « ordre spontané non subordonné à un quelconque dessein » d’Hayek. Contre une vision communautaire de la société organisée autour d’un certain nombre de « valeurs civilisationnelles communes » (Aristote) censées dire le Bien ou le Vrai. Le vieux débat communautariens vs libéraux. L’ennui est qu’à force de vouloir bannir (« privatiser ») tous les liens, toutes les formes d’appartenances et affiliations diverses des hommes, on risque de voir resurgir des formes identitaires archaïques et violentes comme l’ethnique, le religieux ou le sang…
« Même si nous en avions la tentation, beaucoup de considérations puissantes nous en empêcheraient. Tout d’abord et surtout, les images et les statues des Dieux ont été brûlées et réduites en pièces : cela mérite vengeance, de toutes nos forces. Il n’est pas question de s’entendre avec celui qui a perpétré de tels forfaits. Deuxièmement, la race Grecque est du même sang, parle la même langue, partage les mêmes temples et les mêmes sacrifices ; nos coutumes sont voisines. Trahir tout cela serait un crime pour les Athéniens. » (Hérodote, The Persians wars)
Une belle utopie, finalement.
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Commentaires
Quelques détails...
"on risque de voir resurgir des formes identitaires archaïques et violentes comme l’ethnique, le religieux ou le sang…" -> On en voit déjà le début, non ? "on risque" me semble - malheureusement - déjà superflu.
Sinon, au-delà de l'opposition libéraux vs. communautariens, il y a aussi ceci :
http://en.wikipedia.org/wiki/Military_budget_of_the_United_States
http://en.wikipedia.org/wiki/File:InflationAdjustedDefenseSpending.PNG
Je ne suis pas sûr cette opposition binaire suffise à tout expliquer. Peut-être l'absence d'entraves à l'apparition de gigantesques "organismes" (financiers, industriels, militaires...) ayant *intrinsèquement* leur propre agenda. Oui, le libéralisme y a amené (le résultat n'ayant plus grand-chose à voir avec le libéralisme initial, comme vous le soulignez), mais en est-il la seule cause ?
D'autre part, les Lumières se réduisent-elles au libéralisme ?
Écrit par : Gas | 20/06/2012
"D'autre part, les Lumières se réduisent-elles au libéralisme ?"
non. et loin de moi l'idée de rejeter en bloc ce mouvement philosophique et politique moderne. nous sommes des enfants des Lumières, tous. mais il faut en faire la critique.
Écrit par : hoplite | 20/06/2012
le pluriel de "society" est societies...
Bien à vous
Nathalie
PS: vous avez fait une faute de frappe: dès lors et non point dés lors (je vous embête, hein?)
Écrit par : Nathalie | 21/06/2012
Meuh non, suis conscient de mes limites...comme les premiers libéraux:)
Écrit par : Hop lite | 21/06/2012
Il y a un article très intéressant sur ilys à propos de cette même émission :
http://ilikeyourstyle.net/2012/06/20/fofana-eleve-de-michea/
Le moins que l'on puisse dire c'est qu'il est un brin moins laudateur...
Écrit par : Jean-Pierre | 22/06/2012
J'ai pris la peine de lire ce texte plus que pénible d'Ilys , c'est un peu leur marque de frabrique, et si on ne peut répondre à un prof de lycée ayant écrit quelques livres intéressants, je ne vois aucune raison de palabrer avec deux ou trois anonymes semi-clodos du net qui se font passer pour des agents immobiliers.
Seulement, une ou deux choses au passage, car il est tout de même plaisant de botter le cul à des avortons:
1) le probléme avec le trader n'est pas qu'il gagne de l'argent, mais qu'il a gagne un argent qui n'a aucun rapport avec sa production réelle, qui est nulle je le rappelle, chose qu'évitent de souligner les clodos d'ilys, qui aimeraient bien en croquer eux aussi.
2)La légalité n'est pas synonyme de légitimité , autre objet qui est soigneusement oublié par les mythomanes d'ilys.
Or le trader n'a aucune légitimité à gagner autant alors que sa production réelle est nulle (le réel, chose invoquée par les ilyso-clochards, mais oubliée ici même).
3) Ou Michéa a defendu Fofana?
J'ai beau chercher, il faut faire preuve de sophisme pour jeter une accusation pareille.
En meme temps, dés qu'il s'agit de défendre l'indéfensable, les clodos du net ne reculent devant rien.
Écrit par : Three piglets | 22/06/2012
Le passage sur le vol est gratiné. Michéa a montré, citations de Smith et Mandeville, que les libéraux ne décourageaient en rien l'activité criminelle quand celle-ci avait un impact positif sur l'économie.
Quant au lumpen de banlieue du type Fofana, Michea s'attache a démontré son parasitisme et sa parfaite intégration à l'économie libérale.
Écrit par : Sven | 22/06/2012
suis passé sur ILYS en laissant deux commentaires. suis pas sûr, finalement, qu'ils l'aient lu, tellement les contre sens (sur ses textes) sont légions. mais bon.
"Michéa a montré, citations de Smith et Mandeville, que les libéraux ne décourageaient en rien l'activité criminelle quand celle-ci avait un impact positif sur l'économie.
Quant au lumpen de banlieue du type Fofana, Michea s'attache a démontré son parasitisme et sa parfaite intégration à l'économie libérale."
ben oui, d’où l'incompréhension que l'on retire de la lecture de ce post.
Écrit par : hoplite | 23/06/2012
Apres avoir ecouté l'emission du debat entre Fink et Michéa, j'en retire une impression generale de rien. Rien ne se dit, rien ne s'affirme, on dialogue...
Michéa parle de choses très interessantes, donne un point de vue du progressisme libéral avec lequel je suis plutot d'accord, mais il tourne en rond et apporte ce quelque chose amère de la frustation du "oui, tres bien, mais après?".
Il déclare que personne n'a le monopole des mots?! personne... sauf l'academie française peut-etre, ce qui permet justement d'émettre des notions solides et non de faire de la dialectique.
Tout comme la notion de liberté qui, pour des philosophes, reste extrêmement matérialiste et aboutit droit dans le mur car il est évident que la liberté telle qu'ils en parlent n'existe pas. La liberté est une notion spirituelle qui se définit par la métaphysique...on en est loin.
Tout cela décridibilise leurs idées; au mieux, ils mettent des mots sur ce que pensent les gens, et encore ceux qui pensent comme eux, mais est-ce suffisant? N'auraient-ils pas un devoir de persuasion, d'éducation, de pédagogie, d'influence bénéfique par une réflexion fondée sur la vérité et non sur une acception personnelle des mots?
Ils ne sont finalement pas différent de ces romantiques immatures qui bâtissent des mondes virtuels qui les arrangent, qui se conforment à leur paradigme sans voir que leurs idées aboutiront au chaos comme l'ont fait Marx, Engels, Niesztche, Camus et tant d'autres qui auraient dû se contenter de faire de la poésie.
Écrit par : sonia | 25/06/2012
"Apres avoir ecouté l'emission du debat entre Fink et Michéa, j'en retire une impression generale de rien. Rien ne se dit, rien ne s'affirme, on dialogue..."
? j'ai l'impression qu'en dehors de votre vérité, sonia, (votre foi), n'existe rien: les idées politiques ne sont rien? me trompe-je?
Écrit par : hoplite | 25/06/2012
Aaah XP et ses dandies…
Michéa "instituteur de lycée". J'ai beaucoup aimé.
On a envie de leur dire "passe ton Agreg ou ton Capes d'abord", tu parleras ensuite.
Le mépris pour les profs ! Ils ne comprennent pas qu'on puisse choisir une carrière où on ne fait pas fortune (où est la leur ? Ca les rend heureux ?).
Ce n'est pas moi qui défendrai les profs contre lesquels j'ai aussi une certaine dent.
Mais certainement pas pour les raisons invoquées par ces messieurs de chez Ilys.
Bizarre que quelqu'un comme Gil, qui a l'air d'un mec bien, se laisse bluffer. Bon, ça lui passera le goût pour le clinquant ^^.
Et puis Montpellier nid de je ne sais plus quoi (je n'ai pas envie d'aller relire) ^^ ^^ et re ^^
Tes réponses sont excellentes. D'un tout autre niveau.
Écrit par : Carine | 25/06/2012
merci carine, mais je ne crois pas qu'ils aient vraiment envie de débattre là-dessus.
quant aux remarques sur la carrière provinciale et lycéenne de Michéa, c'est comique.
Écrit par : hoplite | 25/06/2012
La solution...
Le contraire du liberalisme ?
Donc la theocratie ou l'autocratie ?
Écrit par : JÖ | 25/06/2012
Ce n'est pas MA verité, Hoplite, je n'ai le monopole de rien, mais je crois que le monde tourne autour d'une verité universelle sinon il est impossible. Les idées politiques ne sont valables que si elles se basent sur cette verité universelle et ça se verifie tout au long des siècles: tous ceux qui cherchent à évacuer cette Vérité se perdent dans des circonvolutions qui mènent aux guerres et aux chaos. Que ce soit dans le domaine de la science, de la philosophie, de l'histoire ou de la politique, on remarque un acharnement à refuser Dieu et la création, à refuser l'eschatologie du salut, donnant ainsi la possibilité à une élite d'enchainer l'esprit du vulgum pecus dans un paradigme hyper-materialiste de jouissance perpetuelle du monde présent et ainsi le dominer en exhacerbant ses vices qu'aucune morale universelle ne vient plus controler.
JE sais que je me repete, mais c'est tellement important; mais je crois que le monde a un sens, pas cinquante, un seul et c'est dans ce sens qu'il faut marcher si on ne veut pas rater ce pourquoi nous avons ete créé. Je sais aussi que je vous ennuie, mais c'est comme ça, votre recherche de la vie bonne, du bien me touche vraiment et je vous vois raisonner à travers tous ces gars qui me semblent etre des imposteurs...
excusez-moi.
Écrit par : sonia | 25/06/2012
et voilà une bonne question...difficile d'y répondre: je, nous sommes des libéraux, que nous le voulions ou pas. l'important est de faire la critique de cette geste d'amncipation et d'autonomie unique dans notre histoire. au fond, je suis Michéa lorsqu'il parle de cette logique à l'oeuvre. le déracinement et l'émancipation de tout et de tous doit mener au désastre contemporain. il y a un lien, consubstantiel avec cette vision du monde libérale.
dire celàne signifie pas regretter l'hétéronomie religieuse ou autocratique mais repenser le fonctionnement de nos sociétés modernes en faisant la critique du progressisme et en comprenant qu'il ne peut y avoir de vie décente (au sens orwellien du terme) sans exigence de conservation, sans enracinement dans des paysages, une langue, des traditions,un milieu social et familial, sans alternative à la logique marchande, sans limitation de celle-ci, sans la supériorité du politique sur l'économie...tout une décolonisation mentale à mener, pas simple. la crise historique que nous vivons peut être un atout, paradoxalement.
Écrit par : hoplite | 25/06/2012
sonia,vous ne m'ennuyez pas.
Écrit par : hoplite | 26/06/2012
Camarade hoplite, j'ai essayé de copier votre sens particulier de l'illustration :
http://verslarevolution.hautetfort.com/archive/2012/07/03/les-villes-laboratoire-du-communautarisme-mondialise.html
Écrit par : Boreas | 03/07/2012
gut, je finis par me dire qu'une photo fait passer mille fois plus de truc que tout le reste...article passionnant au passage et à mon avis trés juste: laboratoire de l'anomie moderne et de l'aliénation consumériste.
Écrit par : hoplite | 05/07/2012
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