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21/02/2009

paysages


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Le train est un accélérateur de perception. Ou de sensation. C’est pas clair, je sais.

Mais c’est toujours l’impression que me font ces longs voyages sur le rail. Je pensais à cela il y a deux jours entre Lyon et Annecy. Plongé dans le monde terrifiant et léger du Kaputt de Malaparte et regardant filer les paysages du Dauphiné et de Savoie. Plaines et cluses, barres rocheuses enneigées au soleil, fonds de vallée sombres et froids, forêts nues et champs labourés –bien loin des tournesols de Moldavie ou d’Ukraine, ces yeux noirs bordés de cils dorés craquant sous la pluie, qui parsèment le périple de Malaparte. Hameau de fermettes serrées aux toits de tôle rouillée, granges en bois au soleil d’hiver, chapelles et lavoirs, quelques chevaux immobiles dans l’air glacé, buses sentinelles et vols de corbeaux. Quelques fermes solides à étages et toits qui débordent, galeries remplies de foin ou de bois, murs de galets en bas, de pierres froides ou de pisé plus haut dans les vallées. Vieux paysans en bleu et casquette en maraude à pieds sur les chemins ou dans leur 4L. Dépôts SNCF désaffectés, piles de traverses, odeur de goudron puissante et wagons abandonnés. Gorges du Fier, ce coup de couteau dans la terre, eaux froides et claires, viaducs et tunnels…Ce voyage immobile me rend immanquablement mélancolique. Peut-être est-ce simplement la beauté des paysages.

Je repense à Millet et sa conviction que la guerre est un puissant accélérateur de vie. Millet, qui ne rêvait que de littérature, avait compris que s’engager à vingt ans dans cette guerre du Liban allait lui faire gagner des années, le transformer radicalement. Que l’expérience de la guerre, de la mort, pouvait être précieuse pour écrire. Comme d’autres expériences profondes ou traumatisantes, sans doute.

Quel rapport, finalement ? Vois pas bien, en fait. Peut-être la singularité du regard.

« Une nuit, j’allais m’étendre dans un champ de tournesols. C’était réellement une forêt de tournesols, une vraie forêt. Courbés sur leur haute tige velue, leur grand œil noir tout rond, aux longs cils jaunes, voilé par le sommeil, les tournesols dormaient, tête basse. C’était une nuit sereine, le ciel plein d’étoiles brillait de reflets verts et bleus comme le creux d’une immense coquille marine. Je dormis d’un sommeil profond et, à l’aube, je fus réveillé par un crépitement étouffé et sourd. On eut dit le bruissement de gens marchant pieds nus dans l’herbe. Je tendis l’oreille en retenant mon souffle. Du bivouac voisin, venaient de faibles éternuements de moteurs, et des voix rauques qui s’appellaient dans le bois prés du ruisseau. Un chien aboyait au loin. Au bout de l’horizon, le soleil faisait craquer la noire coquille de la nuit, s’élevait, rouge et chaud, sur la plaine brillante de rosée. Ce froissement devenait immense, grandissait de minute en minute ; c’était un crépitement de buissons en flammes, c’était le craquement en sourdine d’une interminable armée marchant précautionneusement sur des chaumes. Etendu à terre je retenais mon souffle et regardais les tournesols soulever lentement leurs paupières jaunes, ouvrir petit à petit leurs yeux. Tout à coup, je m'aperçus que les tournesols levaient la tête et, virant lentement sur leur haute tige, tournaient leur grand oeil noir vers le soleil naissant. C'était un mouvement lent, égal, immense. Toute la forêt de tournesols se tournait afin de regarder la jeune gloire du soleil. Et moi aussi je levais la tête vers l'Orient, en regardant le soleil monter peu à peu parmi les rouges vapeurs de l'aube, sur les nuages de fumée bleue des incendies, dans la plaine lointaine. » (Kaputt, Malaparte, 1943.)