05.10.2009
spectacle
« De nombreux militants de gauche s’insurgent encore contre la famille autoritaire, le moralisme anti sexuel, la censure littéraire, la morale du travail et autres piliers de l’ordre bourgeois, alors que ceux-ci ont déjà été sapés ou détruits par le capitalisme avancé. Ces radicaux ne voient pas que la personnalité autoritaire n’est plus le prototype de l’homme économique. Ce dernier a lui-même cédé la place à l’homme psychologique de notre temps -dernier avatar de l’individualisme bourgeois. » (C. Lasch, La culture du narcissisme, éd climats, 2000, p 24)
Suis souvent surpris par le grand écart idéologique que font les plus fervents promoteurs des théories pédagogistes et novatrices au sein de l’Education Nationale –nos amis du désastre scolaire que Brighelli dans son blog épingle si bien, en patient entomologiste du monde scolaire qu’il est.
Je dis grand écart idéologique car, sur le fond, il me semble que la plupart des bonnes consciences progressistes –de gauche comme de droite- ne voient pas la contradiction fondamentale qu’il y a à vomir quotidiennement le libéralisme économique d’un côté tout en adoubant, de l’autre, des théories éducatives et des principes anthropologiques qui ressortent directement de l’individualisme le plus libéral.
Je m’explique. Le contraste entre les moyens énormes mis au service de l’institution scolaire et les résultats dramatiques de la même institution montent assez bien à quel point –et contrairement à la rhétorique pavlovienne des syndicats d’enseignants sur le manque de postes et de moyens- il s’agit plus d’une crise civilisationnelle que d’une simple histoire de budget.
Au sens ou si l’école a changé, en mal, sous les coups des Lang, Meirieu, Langevin, Freinet et autres Bourdieu, adeptes de l’élitisme pour tous et de la massification de la culture, la société aussi.
La famille moyenne qui envoyait ses gamins les yeux fermés à l’école publique du quartier dans les années 50 ou 60 pour y acquérir, non pas une éducation qui était assurée par les parents, mais une instruction, n’est plus la famille d’aujourd’hui qui se décharge largement de son rôle éducatif sur l’institution qui, parallèlement, est de moins en moins à même d’assurer son devoir d’instruction.
Quels parents envoient aujourd’hui les yeux fermés leurs gamins à l’école du quartier ? Une minorité sans doute par aveuglement ou culte du métissage social…La majorité des parents n’ont plus confiance dans l’institution. Perte de légitimité et contestation du bien fondé de principes éducatifs impersonnels qui, jusqu’alors, paraissaient évidents à presque tous. Remise en cause du contenu et des méthodes. Pourquoi apprendre ? Quels savoirs ? Pour qui ? Les mêmes pour tous ? Ne faut il pas individualiser l’enseignement, mettre l’enfant au cœur du système ? L’aider à construire lui-même son savoir ? Respecter ses droits ? Rendre le savoir attractif ? Aller vers l’enfant ? Cesser de demander aux enfants de faire l’effort d’acquérir ce savoir ?
A bien considérer les choses, ce primat de l’individu –de l’élève- par rapport à la communauté, cette survalorisation de droits individuels ( apprendre, à construire son savoir, à bénéficier d’un enseignement individualisé et attractif, récusation de l’autorité, etc.) au détriment des devoirs de l'enfant (respect de l’autorité, de la figure du professeur, du savoir, humilité et reconnaissance devant ce travail d’individuation et de civilisation nécessaire voulu et organisé par la communauté), cette auto régulation des comportements (qui rappelle l'auto-régulation des marchés, la célèbre main invisible d'Adam Smith), ne sont que les manifestations les plus évidentes de cet individualisme libéral qui est aujourd’hui le credo de nos sociétés occidentales. Pour le meilleur, comme pour le pire.
Au delà de cette contradiction –féconde pour ceux qui veulent bien s’y arrêter- entre la lecture d’Alternatives économiques et le devoir de vigilance citoyen à l’égard des droits de l’élève dans l’institution scolaire, tout cela me semble traduire une confusion générale sur la nature de l’école et sur les rapports entre l’individu –enfant- et la société en tant que communauté.
Christopher Lasch dans les années soixante dix, se posant la question de la compatibilité d’une éducation de masse et du maintien d’un enseignement de qualité, avait démystifié ce chaos moderne en montrant la convergence de vue entre conservateurs partisans d’un enseignement élitiste et jugeant préjudiciable au maintien d’une excellence scolaire l’ouverture de l’école au plus grand nombre et radicaux qui justifient l’abaissement du niveau d’enseignement au nom de l’émancipation culturelle des opprimés.
Pour autant, Lasch faisait le constat d’un abaissement du niveau éducatif dans les lieux mêmes d’excellence (Yale, Princeton, Harvard), assez réfractaires par nature, au dogmes égalitaristes. Et faisait l’hypothèse que cette évolution inquiétante était propre aux sociétés industrielles avancées, celle-ci n’ayant plus nécessairement besoin d’individus brillants autonomes et critiques, mais plutôt de sujets moyens, relativement abrutis, capables d’effectuer un travail moyennement qualifié et de se comporter en bons consommateurs…Connivence des acteurs économiques et politiques pour laisser filer l’enseignement de la littérature, de l’histoire, des sciences politiques et da philosophie, peu nécessaires à l’accomplissement consumériste et festif de l’homme moderne.
Avec pour résultat que l’éducation de masse, qui se promettait de démocratiser la culture, jadis réservée aux classes privilégiées, avait fini par abrutir les privilégiés eux mêmes. On retrouve ce type d’analyse chez Renaud Camus lorsqu’il parle de la prolétarisation des classes moyennes et du corps professoral.
Ainsi, contrairement à l’esprit de l’institution qui était de former des citoyens éclairés capables de se diriger eux-mêmes, il semble que le système ne soit plus capable –hors quelques filières d’excellence soigneusement épargnées à dessein- que de produire des générations d’abrutis incultes et pour beaucoup analphabètes, tout juste aptes à obéir servilement aux campagnes promotionnelles, à opiner aux sommations d'une expertocratie auto proclamée et omni présente, et à célébrer comme il se doit l’avènement de cette société du Spectacle de masse dont parlait Debord.
Pourquoi, en effet, dans la perspective utilitariste d’efficacité et de rendement ou de retour sur investissement de nos modernes élites, perdre du temps et de l’argent à enseigner l’histoire ou la littérature à des individus massivement destinés à des emplois peu qualifiés et peu exigeants intellectuellement ? Pourquoi former de bons citoyens éclairés et autonomes lorsque des abrutis grégaires et festifs feront tourner la machine aussi bien –sinon mieux- et ferons de bons consommateurs ?
Et à cette prolétarisation globale des sociétés industrielles, la bureaucratie éducative progressiste à front de taureau répond en produisant à jet continu de nouveaux programmes scolaires revus à la baisse, peu exigeants, axés sur la socialisation des enfants, les activités transversales ou extra scolaires destinées, non plus à les instruire, mais à les occuper.
« Il fut un temps où ce qui était supposé menacer l'ordre social et les traditions civilisatrices de la culture occidentale, c'était la révolte des masses. De nos jours, cependant, il semble bien que la principale menace provienne non des masses, mais de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie. Dans une mesure inquiétante, les classes privilégiées -les 20% les plus riches de la population, pour prendre une définition large- ont su se rendre indépendantes non seulement des grandes villes industrielles en pleine déconfiture mais des services publics en général. Elles envoient leurs enfants dans des écoles privées, elles s'assurent contre les problèmes de santé en adhérant à des plans financés par les entreprises où elles travaillent et elles embauchent des vigiles privés pour se protéger contre la violence croissante qui s'en prend à elles. Elles se sont effectivement sorties de la vie commune. Les mêmes tendances sont à l'oeuvre dans le monde entier. En europe, les référendums qui se sont tenus sur la question de l'unification ont révélé une faille profonde et qui va en s'élargissant entre le monde politique et les membres plus humbles de la société qui redoutent que la CEE ne soit dominée par des bureaucrates et des techniciens dépourvus de tout sentiment d'identité ou d'appartenance nationale. Une Europe gouvernée de Bruxelles sera de leur point de vue de moins en moins sensible au contrôle des peuples. Le langage international de l'argent parlera plus fort que les dialectes locaux. Ce sont ces peurs qui sont sous-jacentes à la résurgence des particularités ethniques en Europe, tandis que le déclin de l'Etat-nation affaiblit la seule autorité capable de maintenir le couvercle sur les rivalités ethniques. Par réaction, la renaissance du tribalisme renforce le cosmopolitisme chez les élites. » (Cristopher Lasch, La révolte des élites, 1996)
« En septembre 1995, 500 hommes politiques et dirigeants économiques de premier plan s’étaient réunis à San Francisco sous l’égide de la Fondation Gorbatchev pour confronter leurs vues sur le monde futur. La plupart tombèrent d’accord pour affirmer que les sociétés occidentales étaient en passe de devenir ingérables et qu’il fallait trouver un moyen de maintenir par des procédés nouveaux leur sujétion à la domination du Capital. La solution retenue fut celle proposée par Zbigniew Brzezinski sous le nom de tittytainment. Par ce terme plaisant, il fallait entendre un cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète. » (Alain de Benoist (6 juillet 2009)
23:30 Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : education, lasch, brighelli, orwell
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Commentaires
t'as raison, on les emmerde, mais tu vois, rien que le fait d'en parler est une erreur.
parce que ces gens n'existent pas vraiment.
ce sont juste des parasites bons pour la fourrière.
ils nous font juste perdre notre temps.
alors que nous, au moins, on a un plan qui tient la route.
bise
Ecrit par : jp | 06.10.2009
je sais pas ce que j'ai foutu des clés, au fait..
c'est juste moi qui les aies perdues ou quoi ???
Ecrit par : jp | 06.10.2009
l'élitisme pour tous, une aristocratie populaire, la culture partout .....tous ces magnifiques oxymores de la novlangue !
Ecrit par : robespierre | 06.10.2009
Comme dirait mon amie France-Hélène, professeur de français : « On a tellement décloisonné l'enseignement du français qu'on a dû toucher les murs porteurs.»
http://a-sauts-et-a-gambades.blogspot.com/
Ecrit par : Didier Goux | 06.10.2009
jp, t'as perdu les clefs, je confirme..
robespierre, oui et le bon côté de cette novlangue ligniforme est que l'on peut être sûr du détrournement de sens dés qu'elle s'empare d'un mot ou d'un concept: par exemple, citoyen...
« Quand la classe dominante prend la peine d’inventer un mot (« citoyen ») employé comme adjectif), et d’imposer son usage, alors même qu’il existe, dans le langage courant, un terme parfaitement synonyme (civique) et dont le sens est tout à fait clair, quiconque a lu Orwell comprend immédiatement que le mot nouveau devra, dans la pratique, signifier l’exact contraire du précédent. Par exemple, aider une vieille dame à traverser la rue était, jusqu’ici, un acte civique élémentaire. Il se pourrait, à présent, que le fait de la frapper pour lui voler son sac représente avant tout (avec, il est vrai, un peu de bonne volonté sociologique) une forme, encore un peu naïve, de protestation contre l’exclusion et l’injustice sociale, et constitue, à ce titre, l’amorce d’un geste citoyen. » (JC Michéa, L’enseignement de l’ignorance, Climats 2000, p.49)
didier, jolie métaphore! effectivement, les murs porteurs sont par terre quasiment partout. merci pour le lien.
Ecrit par : hoplite | 06.10.2009
"Le contraste entre les moyens énormes mis au service de l’institution scolaire et les résultats dramatiques de la même institution montent assez bien à quel point –et contrairement à la rhétorique pavlovienne des syndicats d’enseignants sur le manque de postes et de moyens- il s’agit plus d’une crise civilisationnelle que d’une simple histoire de budget."
Tout-à fait d'accord. Les élèves d'aujourd'hui, dans une proportion importante, ne s'intéressent à rien de ce que nous pouvons leur dire, malgré les efforts désespérés des rédacteurs de nouveaux programmes pour s'abaisser à leur niveau, et refusent de travailler. Ils sont à l'image de notre société, sans doute de notre civilisation ou de ce qu'il en reste. Ce sont des enfants de l'image, de la télé, de l'ordinateur (ou plutôt de son écran), du téléphone portable. Ils ne sont qu'une minorité (mais... ne l'ont-ils pas toujours été?...) à être intéressés et bosseurs.
Cela dit, si dans ma classe de 5ème vers 1966 nous étions 43 élèves (et que l'on entendait les mouches voler), il est impossible aujourd'hui de dépasser 25 dans une classe de même niveau. Parce qu'en plus de n'être intéressés par rien, absolument dénués de tout sens de l'effort, ils sont aussi, comme la société, devenus caractériels et mal élevés.
Je nous vois mal partis...
Ecrit par : Aramis | 06.10.2009
oui, le plus intéressant est d'imaginer ce que peut donner quelques générations d'ensauvagement et de désastre scolaire: un paysage nord américain avec quelques ilots de civilisation (grandes écoles, écoles confessionnelles traditionnelles, etc),peuplé de masses incultes, violentes et obsédées par la consommation de biens et la survie à tout prix. hmmm!
Ecrit par : hoplite | 06.10.2009
C'est exactement cela.
Ecrit par : Aramis | 07.10.2009
Salut Hoplite,
Je suis de plus en plus persuadé que presque tout notre malheur vient de cette idéologie du tittytainment. Brzezinski avait eut là une excellente idée pour soumettre les peuples, mais n'avait absolument pas prévu les conséquences dramatiques d'une telle politique, à savoir l'infantilisation de toute une civilisation.
Notre monde est un monde d'enfants décérébrés, avides d'une soumission particulière, celle-la même qui soumet l'enfant à ses parents. La tutelle bienveillante des parents, c'est cela le leurre fantastique du tittytainment. "Soumettez-vous et nous assumerons toutes vos conneries pendant que vous serez tous en train de jouer dans le bac à sable".
C'est cela le tittytainment, la soumission gentille. La soumission qui rappelle la tendre enfance.
Cette soumission à l'idéologie du "divertissement" est la condition nécessaire et suffisante à la déresponsabilisation des individus, d'où la fantastique négation du réel à notre époque ( en particulier la difficile réalité ethnique et culturelle). En effet un enfant ne peut pas croire que le monde est "dur", quiconque ose le dire et le montrer est un "méchant". Oser assumer le monde tel et non tel que les gentils parents nous disent qu'il est, est une posture d'adulte, ce qui est impossible à envisager pour ces enfants que le réel effraie.
Notre monde est donc sous la tutelle de gentils "parents" qui ne font que passer leur temps à dire aux enfants qu'ils gouvernent "mais non, le monde n'est pas si méchant, le gens en fait sont gentils. N'oublie pas que le méchant dans les dessins-animés, à la fin, tout le temps, il s'excuse et devient gentil."
Le problème dramatique de ce genre de situation est qu'elle engendre, petit à petit, des élites qui sont elles même des enfants, victimes de leur propre propagande.
Un monde d'enfants, gouverné par des enfants ne peut qu'exploser un jour ou l'autre, violemment.
Ecrit par : Jean-Pierre | 09.10.2009
intéressante analyse, jp! suis d'accord
quant à la fin de l'histoire? un brésil globalisé festif et ultraviolent peuplé d'abrutis incultes et intolérants regroupés en communautés antagonistes..et cornaqués par quelques global leaders
Ecrit par : hoplite | 09.10.2009
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