27/10/2010
la hache, ça défoule
21:43 | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : coup de tête, dewaere
types anthropologiques
« (...) Castoriadis écrit en effet ceci : « Le capitalisme n’a pu fonctionner que parce qu’il a hérité d'une série de types anthropologiques qu’il n’a pu créer lui-même : des juges incorruptibles, des fonctionnaires intègres et weberiens, des éducateurs qui se consacrent à leur vocation, des ouvriers qui ont un minimum de conscience professionnelle, etc. Ces types ne surgissent pas et ne peuvent pas surgir d’eux-mêmes, ils ont été crées dans des périodes historiques antérieures, par référence à des valeurs alors consacrées et incontestables : l’honnêteté, le service de l’état, la transmission du savoir, la belle ouvrage, etc. Or nous vivons dans des sociétés où ces valeurs sont, de notoriété publique, devenues dérisoires, où seuls comptent la quantité d’argent que vous avez empoché, peu importe comment, ou le nombre de fois où vous êtes apparu à la télévision. »
D’où l’analyse de Michéa qui soutient que c’est parce que les conditions de l’égoïsme libéral n’étaient pas encore réalisées que le marché a pu conserver, un temps, équilibre et efficacité. Tout comme le mécanisme de la pendule est stabilisé par l’inertie du balancier, la dynamique du libéralisme fut longtemps canalisé par le stock de valeurs et d’habitus constitué dans les sociétés « disciplinaires » antérieures et que lui-même est par nature incapable d’édifier. Ce stock une fois épuisé, l’échange marchand ne connaît plus de frein et sombre dans l’hubris.
Le raisonnement de Castoriadis montre que le libéralisme n’est historiquement viable que si les communautés où son règne est expérimenté sont, sociétalement, suffisamment solides et vivantes pour en contenir les aspects dévastateurs. Cette solidité tient autant à l’enracinement des systèmes de limitations culturelles et symboliques depuis longtemps intériorisés qu’aux régulations politiques d’un Etat qui ne s’était pas encore résolu à n’être qu’une structure d’accompagnement « facilitatrice » des « lois du marché ». C’est ce qui explique, par exemple, que dans la France des années soixante (la France du Général De Gaulle) la « croissance » connaisse un rythme soutenu et génère une augmentation réelle et générale du bien-être, alors que, entre autres données sociologiques très parlantes, le taux de délinquance demeurait à son plancher. La prégnance des anciens modèles comportementaux était encore dominante, et c’est sur cette base qu’ont pu s’accomplir les « trente glorieuses ». Dans les années suivantes, quand s’estompe la préoccupation du collectif et que triomphent les « égos émancipés », promus tant par les doctrinaires libertaires que par les slogans publicitaires, tous ces anticorps commencent à se dissoudre.
La période actuelle constitue pour Michéa l’aboutissement ultime d’une logique libérale désormais sans ailleurs et donc livrée à sa propre démonie. D’un côté l’extension indéfinie de la sphère marchande et, de l’autre la multiplication des conflits nés du relativisme moral. Autant de luttes qui se traduisent par de nouvelles contraintes et l’établissement d’une société de surveillance aux mailles sans cesse plus serrées. »
Pierre Bérard, Eléments, Printemps 2008.
21:42 | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : pierre berard, castoriadis, michéa
fuck
21:17 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lock, stock & two smoking barrels
l'ombre du Tea Party
"Israël, annexe du Pentagone
Une des probabilités attendues d’une nouvelle Chambre des Représentants à majorité républicaine (éventualité tenue quasiment pour acquise avec les élections du 2 novembre), c’est une attaque violente contre l’aide US à l’étranger. Tout le poids de Tea Party se fera sentir dans ce sens. Si c’est le cas, qu’adviendrait-il de l’aide à Israël (autour de $3-$4 milliards par an), dont dépend presque à 100% la puissance militaire d'Israël et sa sécurité nationale ? Les partisans d’Israël sont inquiets.
Le Représentant républicain, chef de la majorité républicaine au Congrès, Eric Cantor, seul juif du groupe républicain à la Chambre, a son idée. Il l’a confiée à JTA (Jewish Telegraphic Agency), le 24 octobre 2010. Il s’agirait de faire inclure cette aide dans le budget du Pentagone, la mettant ainsi à l’abri relatif des fluctuations parlementaires.
«A Republican Congress would seek to remove funding for Israel from the foreign operations budget, a GOP leader said. U.S. Rep. Eric Cantor, the Republican whip and the only Jewish Republican in the House of Representatives, told JTA that a GOP-led House would seek to defund nations that do not share U.S. interests, even if it meant rejecting the president's foreign operations budget.
»Cantor, of Virginia, said he wants to protect funding for Israel should that situation arise. “Part of the dilemma is that Israel has been put in the overall foreign aid looping,” he said when asked about the increasing tendency of Republicans in recent years to vote against foreign operations appropriations. “I'm hoping we can see some kind of separation in terms of tax dollars going to Israel.”
»Cantor's statement was a sign that the Republican leadership was ready to defer to the party's right wing on this matter. Some on the GOP right have suggested including Israel aid in the defense budget, and a number of Tea Party-backed candidates have said they would vote against what is known in Congress as “foreign ops.”»
Cette proposition radicale de faire passer l’aide à Israël dans le budget du Pentagone est une opération très sérieusement envisagée, qui dénote d’abord le climat d’urgence où se trouvent certaines situations tenues jusqu’ici pour acquises. La perspective d’une mise en question complète de l’aide à l’étranger par une Chambre sous influence de Tea Party montre bien qu’on se prépare à certaines décisions radicales. L’intégration de l’aide à Israël dans le budget du Pentagone aurait l’avantage d’assurer une certaine protection organique à cette aide, mais elle aurait également diverses conséquences dont on mesure encore mal les effets, dont certains d’entre eux pourraient s’avérer très ambigus, voire très dangereux pour Israël.
• Le premier effet, capital, est de dissiper toutes les fictions développées jusqu’ici. La situation apparaîtrait pour ce qu’elle est dans la réalité comptable, mais avec des liens institutionnels nouveaux et contraignants. Pour ce qui est des liens avec les USA, point d’équilibre, voire de survie fondamental pour Israël, le doute ne serait plus permis : Israël est une dépendance du Pentagone et du complexe militaro-industriel. On le savait déjà sur la situation réelle et concrète, depuis plusieurs décennies, depuis le début des années 1980 où l’influence du Pentagone sur Israël était devenue prépondérante (voir notre F&C du 17 juillet 2006). Avec la mesure envisagée, la chose apparaîtrait au grand jour, – ce qui est loin d’être confortable, pour Israël essentiellement.
• Sur le plan pratique, une telle décision constituerait la constitution d’un formidable moyen de pression, presque absolu, du Pentagone sur Israël. D’ores et déjà, le Pentagone dispose d’une puissance de pression extrême, comme l’a montré l’affaire de la commande de vingt F-35 (JSF), qui a été imposée à l’armée israélienne. Dans les nouvelles conditions envisagées, le Pentagone disposerait de tous les moyens de manipuler l’aide à Israël, non pas tant pour la restreindre, que pour la diriger, l’orienter, en fonction de ses intérêts dans lesquels Israël aurait un rôle assigné. Cela impliquerait la perte définitive de toute souveraineté nationale pour Israël, comme l’a toujours craint l’ancien ministre de la défense Moshe Arens.
• L’un dans l’autre, une telle orientation, qui paraîtrait en termes de relations publiques un triomphe des relations privilégiées d’Israël avec les USA, voire de la prépondérance d’Israël dans la politique étrangère des USA, constituerait en réalité une perspective très différente. Israël serait définitivement liée, non pas au pouvoir US, non pas à la politique US, mais à un centre de pouvoir US, ce qui impliquerait qu’il serait entraîné dans un jeu extrêmement complexe, où aucune continuité de politique extérieure n’est assurée. (Par exemple, pour prendre un cas d’actualité, Israël, sous la coupe directe du Pentagone, serait quasiment complètement dépendant des décisions du Pentagone pour une attaque contre l’Iran, ou toute autre expédition de ce genre.) Qui plus est, Israël serait attaché à un centre de pouvoir extrêmement puissant, certes, mais qui est confronté à une crise ontologique. Dans ce cas, il n’est même pas dit que l’aide à Israël ne serait pas manipulée à l’intérieur du budget du DoD, selon les intérêts et les priorités du DoD.
…Dans tous les cas, il s’agit d’une bien étrange perspective. Il n'y a vraiment que dans une telle époque que la nôtre, en pleine crise déstructurante, qu'on puisse imaginer un montage pareil, et que des hommes politiques responsables puissent l'envisager à la fois comme viable et acceptable. Israël amarré à un énorme monstre (Moby Dick) en train de sombrer ?"
10:13 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tea party, israel, usa
25/10/2010
Nipomo, 1936
Dorothéa Lange (1895-1965) est l’une des photographes documentaires les plus célèbres. En 1935, lassée de son travail de portraitiste en studio, elle commence à photographier pour la Farm Security administration (chargée dans le cadre du New Deal d'illustrer le soutien apporté aux fermiers ruinés par la crise), réalisant des images qui symbolisent aujourd’hui, dans l’imaginaire collectif, la Grande Dépression et le désastre humain de la migration des fermiers vers l’Ouest américain, poussés parla mécanisation du travail agricole, les conséquences de la crise de 1929 ainsi qu'une série de secheresses et de tempêtes de poussières qui commencèrent à la fin de l'année 1933.
La « mère migrante », sans doute la photographie la plus célèbre de Dorothéa Lange, prise à Nipomo en Californie en mars 1936, est la dernière d’une série de six images représentant une femme avec ses enfants, à l’intérieur d’une tente de fortune. Dans celle-ci, la présence de détails tels qu’une malle cabossée et une assiette vide sont les signes de l’errance et de la faim qui frappent la famille.
Lange a laissé une description détaillée de la manière dont elle a effectué les photos de la mère migrante : « Je ne lui ai pas demandé son nom ni ce qu’elle avait enduré. Elle m’a dit qu’elle avait 32 ans, et qu’ils se nourrissaient des légumes gelés ramassés dans les champs alentours, et des oiseaux que les enfants parvenaient à tuer. Elle venait de vendre les pneus de sa voiture pour acheter de la nourriture. Elle se tenait là, sous cette tente, avec ses enfants blottis contre elle, conscient que mes photos pourraient peut-être l’aider ; et c’est pourquoi elle m’a aidée. Il y avait une sorte d’égalité dans notre rapport. La récolte des pois à Nipomo était gelée et il n’y avait de travail pour personne. Mais je n’ai pas été jusqu’aux tentes et abris des autres ramasseurs de pois condamnés à l’inactivité. Ce n’était pas nécessaire ; j’avais enregistré l’essence de ce qu’on me demandait dans cette mission. »
Sur cette autre photo, Lange gomme les détails à l’arrière-plan et masque les visages des enfants agrippés à leur mère, qu’ils enserrent, détournant de l’objectif leurs visages. Dans un moment de repli sur elle-même, elle ne regarde plus ni la photographe ni ses enfants.
La mère migrante a un nom : florence Thompson, jeune veuve qui eut dix enfants et dont la fin ne fut pas plus heureuse: en 1983 alors qu'elle se mourrait lentement d'un cancer, un de ses fils fut contraint de lancer un appel à l'aide pour recueillir des fonds afin de sauver sa mère de l'indigence dans les derniers jours de sa vie.
19:25 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : dorothéa lange

