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01/01/2008

Civilisation.

Politique de civilisation…que voila un terme intéressant dans la bouche d’un chef d’état.

Non pas Civilisation  au singulier qui sous-entend que le monde constitue une seule et même civilisation universelle -définie sur quels critères ?- qui me parait peu défendable, mais civilisation au sens large de culture c’est-à-dire « les valeurs, les normes, les institutions et les modes de pensées auxquels des générations successives ont, dans une société donnée, attaché une importance cruciale ». (1) Ou, selon Mauss et Durkheim, « une sorte de milieu moral englobant un certain nombre de nations, chaque culture nationale n’étant qu’une forme particulière du tout ».(2) Ou plus précisément encore, selon Hérodote, ce que les Grecs avaient en commun et ce qui les distinguait des Perses, des Mèdes et des autres non Grecs -quelle que soit la nature brillante de leur culture- c'est-à-dire le sang, la langue, la religion et la manière de vivre…

Malheureusement, immédiatement après avoir utilisé ce terme, notre président nous parla d’école et d’urbanisme du XXIème siècle, omettant de définir son concept de civilisation et sa vision du monde moderne. Plus éclairant fut la façon dont il conçoit le destin de la France montrant le chemin aux autres pays du monde , et manifestement en charge de défendre tous les peuples opprimés du globe (« Que la France montre la voie. C'est ce que depuis toujours tous les peuples du monde attendent d'elle"), renouant ainsi avec une conception messianique de la culture Française (Lumières, droits de l’homme, état de droit, sécularisation, égalitarisme et idéologie compassionnelle) et au nom de prétendues valeurs universelles, bien proches -est ce un hasard ?- des valeurs de la civilisation occidentale. Cette conception selon laquelle l’Occident, dans sa prétention à l’universalité, tiendrait pour évident que les peuples du monde entier devraient adhérer aux valeurs, aux institutions et à la culture occidentales parce qu’elles constituent le mode de pensée le plus élaboré, le plus lumineux, le plus libéral, le plus rationnel et le plus moderne, me parait non seulement fausse mais particulièrement dangereuse.

Aujourd’hui, après l’effondrement du monde communiste et la fin de la bipolarité monde libre vs monde communiste, au moins deux conceptions du monde s’affrontent : celle de la fin de l’histoire et de l’avènement d’un monde globalisé/ dérégulé régi par la démocratie libérale et l’économie de marché ou subsistent quelques états voyous dont la survie n’est qu’une question de temps, et celle d’un monde multipolaire constitués d’états nations regroupés au sein d’entités civilisationnelles (au nombre de cinq à huit selon les spécialistes) aux cultures également respectables. Huntington, par exemple, décrit huit civilisations : occidentale, orthodoxe, islamique, chinoise, africaine, japonaise, sud-américaine et indienne. Avec au sein de chaque civilisation, un état-phare, guidant et ordonnant chaque région culturelle (par exemple la Russie pour le monde orthodoxe, ou la Chine pour le monde confucéen).

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Dés lors que l’on adhère à cette vision multipolaire et civilisationnelle de notre monde, l’indigence de la posture universaliste/ impérialiste de certaines de nos élites occidentales (des néoconservateurs de l'administration Bush à nos tiers-mondistes européens) devient évidente. Parce qu’elle est lourde de conflit avec des peuples dont la culture se situe aux antipodes de la notre et qui ne sont pas disposés à adopter notre mode de vie, mais aussi parce que cela nous éloigne de notre but premier qui est de connaître et de défendre notre propre civilisation et nos propres intérêts. Ce qui ne veut pas dire indifférence à l’égard des autres civilisations ni renoncement à amener l'autre à une position plus conforme à notre point de vue: connaitre et défendre sa culture et ses intérèts ne veut pas dire isolement.

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Hubert Védrines, dans un petit ouvrage indispensable (Continuer l’histoire, Fayard), défend cette approche culturelle et multipolaire en dénonçant cette « irréal politik » basée sur une « communauté internationale » qui n’existe pas.

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En fait, il semble bien que Nicolas Sarkozy ai voulu faire référence au théories du sociologue Edgar Morin, qui propose une réforme de la politique et de la pensée (individualisme, atomisation de la société, disparition des solidarités, solitude, asservissement à la technique, etc) , capables de nous faire dépasser la crise multiforme et planétaire que nous traversons. Une critique du mythe du progrés et de la logique de mondialisation technique, industrielle, économique qui disqualifie tout ce qui est inapparent (amour, plaisir, souffrance, poésie, etc) ; une impasse technologique et inhumaine..

Morin appelle ainsi a une prise de conscience de la communauté d’un destin terrestre : « Cette étape nouvelle ne pourra venir que si nous enracinons dans notre conscience le fait que nous sommes des citoyens de la Terre tout en étant Européens, Français, Africains, Américains..., qu’elle est notre patrie, ce qui ne nie pas les autres patries. Cette prise de conscience de la communauté de destin terrestre est la condition nécessaire de ce changement qui nous permettrait de copiloter la planète, dont les problèmes sont devenus inextricablement mêlés. Faute de quoi, on connaîtra l’essor des phénomènes de « balkanisation », de repli défensif et violent sur des identités particulières, ethniques, religieuses, qui est le négatif de ce processus d’unification et de solidarisation de la planète. » (3)

Sans recourir à un gouvernement mondial dont les dérives totalitaires paraissent envisageables, Morin souhaite dépasser le cadre trop limité de l’état nation pour atteindre « une confédération mondiale, qui serait elle-même une confédération de confédérations à l’échelle des continents, dont l’Europe pourrait être un modèle et un exemple. Il faudrait créer des instances mondiales pour réguler des problèmes vitaux comme l’écologie, le nucléaire, et le développement économique, qui, en raison de ses conséquences socio-culturelles, ne devrait pas échapper au contrôle politique. La politique de civilisation vise à remettre l’homme au centre de la politique, en tant que fin et moyen, et à promouvoir le bien-vivre au lieu du bien-être. Elle devrait reposer sur deux axes essentiels, valables pour la France, mais aussi pour l’Europe : humaniser les villes, ce qui nécessiterait d’énormes investissements, et lutter contre la désertification des campagnes. » (3)

Remarques.

- l’échelle continentale me parait inadéquate sachant que certains continents  rassemblent des états nations appartenants à des aires civilisationnelles distinctes avec donc des traditions culturelles distinctes, appellant des solutions différentes.

- si la conscience d’une communauté de destin terrestre, et la nécessité d’une prise en charge globale de certaines questions (protection de l’environnement, équilibres démographiques, nucléarisation, etc) peuvent se concevoir en théorie, je crois que la façon de concevoir ce destin échappe à une systématisation planétaire et butte forcément sur les spécificités culturelles de chaque aire civilisationnelle, à l’encontre d’une unité culturelle de l’humanité.

- ce concept de « confédération de confédérations à l’échelle des continents » me parait difficile à mettre en œuvre sachant qu’en plus, Morin considère que « la France pourrait jouer un rôle pionnier parce que sa culture possède un héritage d’universalisme, de foi civique, républicaine et patriotique, (…) et de métissage » (3). Cela rejoint précisément les propos du chef de l’état qui voit la France en pionnier de cette prise de conscience planétaire, au delà des particularismes millénaires des différentes cultures humaines…

- la solution pour Morin passerait ainsi par la transcendance de notre société matérialiste globalisée et inhumaine et par l’ouverture aux autres civilisations qui n’auraient pas perdu ce lien entre l’esprit, l’âme et le corps, en vue d’une renaissance humaniste planétaire. « Je pense que nous devons nous ouvrir aux échanges. De même que l’Asie s’est ouverte à la technique occidentale, nous devons nous ouvrir à l’apport des civilisations asiatiques, bouddhiste et hindouiste notamment, pour la part qu’elles ont faites au rapport entre soi et soi, entre son esprit, son âme et son corps, que notre civilisation productiviste et activiste a totalement négligé. Nous avons beaucoup à apprendre des autres cultures. De même que la Renaissance s’est produite parce que l’Europe médiévale est revenue à la source grecque, nous devons aujourd’hui chercher une nouvelle renaissance en puisant aux sources multiples de l’univers. » (3)

- quid de l'ONU? N'est-ce pas le type même de l'organisation supra-nationale et philanthropique qui pourrait matérialiser cette confédération de confédérations? Peut-être pour qu'elle soit crédible et efficace serait-il utile qu'elle refléte mieux les différentes civilisations humains: le conseil de sécurité de cette instance est aujourdhui encore composé de cinq membres disposant d'un droit de véto: USA, Angleterre, France, Chine et Russie. Soit trois pays occidentaux, un représentant du monde orthodox et un représentant du monde confucéen... Quid du monde musulman, du monde Indien, du monde sud américain? Quid du Japon et de l'Afrique sub saharienne? Je n'ignore pas qu'il existe dix membres non permanents plus représentatifs de la diversite civilisationnelle de notre planète, mais ils ne sont pas sur le même pied d'égalité que les cinq membres permanents. Ce qui contribue sans doute largement à discréditer cet organisme international et à favoriser d'autres regroupement civilisationnels comme l'OCI (organisation de la conférence islamique, par exemple).

Certes l’histoire n’est pas écrite et le pire n’est jamais certain, mais ce concept de renaissance me parait assez largement utopique bien que je partage sans réserves son diagnostic sur le matérialisme sans âme de nos sociétés globalisées, l’âge des robots comme disait Bernanos.

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(1) Bozeman in civilisations under stress, cité par S Hunttington, Le choc des civilisation, p.39.

(2) Durkheim et Mauss, Notion of civilisation, p.811.

(3) http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/france_829/label-france_...

 

 

21/12/2007

Anomie.

J’ai un vieux patient- je suis médecin- que je vois de temps à autre, économiste brillant, érudit, qui passe le plus clair de son temps depuis 50 ans à sillonner la planète, d’est en ouest et du nord au sud, pour conseiller les uns et les autres, chefs d’états et dirigeants divers. Cet homme de 80 ans, physiquement et intellectuellement toujours aiguisé connaît la plupart des hommes politiques occidentaux et non occidentaux de ce monde, souvent personnellement, et c’est donc toujours un plaisir de l’entendre parler de Chirac, Poutine, Merkel, Kadhafi ou Zapatero…Je me rappelle une discussion que nous avions eu lors de la dernière élection présidentielle en France au sujet de la culture historique et politique de nos candidats. Indépendamment de la confirmation de l’inculture crasse du couple Sarkozy- Royal, j’ai mesuré ce jour l’indigence culturelle de nos élites, nationales et européennes : « Quand j’évoque Alexandre ou Carthage, il ne savent simplement pas de quoi je parle ! », me dit-il en avouant prendre quelque plaisir à leur faire toucher du doigt leur ignorance coupable.

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Réactions édifiantes de nos élites intellectuelle et journalistique lors de la visite du leader Libyen ("bouffon totalitaire" selon Finkielkraut). Ce fils de bédouin, adepte du nationalisme arabe prononça un discours à Tombouctou en avril 2006 qui est particulièrement clair sur sa vision future de l’Europe et du monde. Finalement cet homme, représentant oh combien symbolique de la civilisation musulmane (en l’occurrence magrhebine) me paraissait bien plus respectable que nos droitdelhommistes professionnels. Pourquoi ? Parce que cet homme est logique avec lui même, car il sait, lui, qui il est (un autocrate musulman) et ce qu’il veut (une oumma planétaire). Et lui demander lors de sa visite en Europe d’adouber les droits de l’homme et le reste de nos valeurs occidentales (démocratie, compassion, sécularisation, etc..) me parait hallucinant de bêtise et de prétention. Bêtise car cela équivaut à lui demander de renier sa culture ; prétention car cela sous-entend la supériorité des valeurs occidentales sur celles de la civilisation musulmane. Au nom d’un universalisme qui ne dit pas son nom mais qui considère que certaines valeurs seraient supérieures et devraient naturellement s’imposer à toutes les civilisations, à tous les hommes. La doctrine philanthropique coloniale portée par Ferry et Jaurès ou Hugo n’est pas loin…Le « devoir des races supérieures d’aider les races inférieures, etc. » comme le dira Léon Blum dans son discours fameux à l’assemblée dans les années 30.

On aura compris que je ne suis pas un adepte de la théorie de Francis Fukuyama sur la fin de l’histoire et l’avènement d’un monde globalisé régi par la démocratie libérale occidentale…  Au fond je crois, comme Huntington, que en deçà de considérations superficielles, idéologiques, politiques, économiques, ce sont des considérations culturelles, c'est-à-dire civilisationnelles, qui sont déterminantes et qui permettent d’expliquer, de prévoir,  le comportement de chacun, dans sa sphère civilisationnelle.

D’où l’importance cruciale de pouvoir répondre à la question : qui suis-je ? Je crois que Mouammar Kadhafi sait très bien qui il est, et que nos dirigeants occidentaux, pour l’essentiel, ne savent plus du tout qui ils sont. Et par conséquent, ce qu’ils veulent.

C’est le concept d’anomie (du grec nomos, la coutume ou la loi), la disparition des valeurs communes à un groupe, à une communauté, à une région culturelle, comme disait Fernand Braudel pour définir le concept de civilisation.

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Dans le même ordre d’idée l’absence de référence au christianisme dans le préambule du TCE qui fut rejeté par les Français en 2005. Il ne s’agit pas ici bien sur de référence religieuse, mais historique. Un peu comme si l’on passait sous silence l’ensemble de notre héritage classique Grec et Latin. 2000 ans de christianisme ? Apparemment indigne de figurer dans l’histoire de notre civilisation européenne…

Malheureusement il n’y a que deux explications : les auteurs de ce texte sont incultes au point de ne pas connaître les apports -déterminants- du christianisme à la civilisation occidentale, et cela ne me parait plus impossible considérant l’expérience de mon vieux patient, ou bien les mêmes auteurs ont intégré dans leur réflexion l’islamisation croissante de ce continent, par le simple fait d’une immigration importante essentiellement en provenance de la sphère musulmane, et anticipent la contestation probable des futurs européens. Ce qui est un signe très sûr de veulerie. Qui ne trompe personne, et notamment pas les musulmans.

Pour ceux que la question de l'identité européenne intéresse (et comment ne pas l'être?), je signale l'ouvrage remarquable du philosophe Rémi Brague, La voie Romaine, qui montre entre autres, combien nous sommes toujours ces romains qui surent transmettre cet héritage classique -grec notamment- dans une perspective chrétienne.

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Au fond, la question la plus urgente que nous devrions nous poser est celle de notre identité. Sereinement. Dés lors que l’on y a répondu, la confusion disparaît.

Et Kadhafi est logiquement reçu en dirigeant d’un pays respectable, chargé d’histoire, représentant d’une culture différente de la notre mais cohérente et également respectable.

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Propos hallucinants, cela dit, de ce despote maghrébin lors d'une conférence donnée au Ritz devant un parterre de clowns invertébrés et tétanisés, à l'adresse des chrétiens: "la croix que vous portez n'a aucun sens et vos prières n'ont aucun sens, l'islam est la religion de Jésus, de Moïse et de Mahomet".

Bien sur non repris dans la presse conventionnelle. On imagine le tollé si Benoit XVI avait parlé pareillement des musulmans...Il n'y a évidemment d'offense aux croyants que lorsque ceux-ci sont musulmans.

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Abbaye de Saint Félix de Montceau à Gigean (Hérault)