27/09/2014
outing
«Et si à l'école, au lieu de la théorie du genre et de la programmation informatique, on apprenait à lire, écrire, compter, penser?», votre tweet a déclenché la polémique. L'école et plus largement la société sont-elles confrontées à une crise de la transmission des savoirs?
Michel Onfray: L'école se substitue aux familles en matière d'éducation , dès lors, et pour ce faire, elle a renoncé à l'instruction. Demander à l'école qu'elle apprenne à lire, écrire, compter, penser devrait être une demande de bon sens: elle devient désormais une provocation! Apprendre la maitrise de la programmation informatique , apprendre la théorie du genre, sous prétexte de féminisme et de lutte contre les discriminations sexuelles, (un programme auquel au demeurant je souscris...), apprendre à sauver la planète sont des programmes qu'il n'est pas inutile d'envisager, bien sûr , mais une fois que les savoirs élémentaires sont acquis. Or, le sont ils? Si l'on sort des réponses idéologiques, on sait bien que non… J'ai enseigné vingt ans dans un lycée technique, je sais de quoi je parle...
Le fils d'ouvrier agricole et de femme de ménage que je suis s'en est sorti grâce à une école qui n'existe plus. L'école d'aujourd'hui tue sur place les enfants de pauvres et sélectionne les enfants des classes favorisées qui monnaient dans la vie active non pas ce qu'ils ont appris à l'école, mais ce qu'ils ont appris chez eux. Lire ou relire Bourdieu plus que jamais d'actualité ...Si l'on justifie cela, alors il faut continuer et défendre cette école qui massacre tous les enfants de gueux, dont je fus. Sinon, il faut abolir cette usine à éjecter les enfants de pauvres hors du système.
Une partie de la presse dite de gauche, vous accuse d'être réactionnaire . Que leur répondez-vous?
Il y a bien longtemps que je ne me soucie plus de cette presse qui se dit de gauche alors qu'elle n'a plus aucun souci du peuple qu'elle méprise et renvoie ainsi dans les bras de Marie Le Pen . Ces journaux transforment d'autant plus en diable Marine Le Pen qu'ils préfèrent ignorer, et on les comprend, que ce sont eux qui, pour avoir renoncé à la gauche qui s'occupait du peuple, nourrissent le FN et l'engraissent. Cette presse-là défend le programme économique libéral et européen de l'UMP et du PS. Quand l'UMP est au pouvoir , elle est contre, mais quand le PS l'y remplace , elle est pour. Dès lors , pour laisser croire que droite et gauche ça n'est pas la même chose, la presse dite de gauche s'excite sur des sujets sociétaux en croyant que la gauche est là. Or elle ne s'y trouve que de façon minoritaire.
J'ai créé une Université Populaire en province, à Caen, en 2002, pour lutter contre les idées du FN, j'y travaille avec une vingtaine d'amis bénévolement, gratuitement. Les amphis sont pleins. En douze années, cette presse-là n'a jamais eu aucun mot pour notre façon de penser et d'agir à gauche. Elle n'est l'arbitre des élégances de gauche que pour une poignée de mondains qui ne sont pas de mon monde. Le mien, c'est le peuple - qu'ils méprisent la plupart du temps en traitant de populiste quiconque en a le souci… Sollers m'a un jour traité de «tribun de la plèbe» en croyant m'insulter, il n'imagine pas combien il m'a fait plaisir! Le peuple , c'est celui qui dit non à l'Europe et à qui l'UMP et le PS, soutenus par cette même presse qui se dit de gauche, infligent tout de même l'Europe à laquelle ils avaient dit non. C'est ce peuple là que j'aime." Michel Onfray, 2014
*************************************************************************
le constat est juste mais tardif...mieux vaut tard que jamais.
photo: transmission des savoirs
12:27 | Lien permanent | Commentaires (13)
26/09/2014
Avancez vers l'arrière, s'il vous plait!
« Un jour, dans un tramway de Varsovie, Leszek Kolakowski entendit l'injonction suivante : « Avancez vers l'arrière, s'il vous plait ! » Quelque temps plus tard, en 1978 exactement, il proposa d'en faire « le mot d'ordre d'une puissante internationale qui n'existera jamais », dans un credo publié sous le titre : Comment être socialiste- conservateur- libéral. Il fallait un certain toupet pour retourner ainsi la disjonction en conjonction et mettre un trait d'union entre les trois grandes doctrines politiques de l'âge moderne. Et ce qui inspira à Kolakowski cet audacieux accouplement, c'est l'expérience du XXième siècle.
Le conservateur, c'est l'homme qui accueille le donné comme une grâce et non comme un poids, qui a peur pour ce qui existe et qu'émeut toujours la patine du temps sur les êtres, les objets ou les paysages. Or, en exacerbant la passion révolutionnaire, le XXième siècle a fait du changement le mode privilégié de l'action politique au point d'oublier que toute innovation n'était pas nécessairement un bond en avant et que, quand bien même elle bondirait, « Il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais dans la vie des hommes, d'améliorations qui ne soient payées de détériorations et de maux ». Sensibles à ces maux, incapable de tourner la page, le conservateur voit des mondes finir là où d'autres voient s'accomplir la fin de l'histoire. A l'optimisme démocratique de la révolution, il oppose son amour mélancolique du déjà-là et des vieilles traditions chancelantes. Il vit sous le regard des morts, il plaide pour la fidélité, il est celui qui regrette la lenteur quand tout s'accélère et qui trouve constamment trop cher le prix à payer pour ce qu'on appelle le progrès. Le conservateur refuse, en second lieu, d'accorder à la raison une confiance sans réserve. Les Lumières terrassant la superstition : cette intrigue lui parait trop sommaire pour rendre compte des phénomènes humains. Tout ce qui n'est pas rationnellement explicable ne relève pas nécessairement de la bêtise ou de l'obscurantisme. Le conservateur, autrement dit, perçoit comme une menace l'approche technicienne du monde symbolique. « Il croit fermement, écrit Kolakowski, que nous ne savons pas si diverses formes traditionnelles de la vie sociale -comme les rituels familiaux, la nation, les communautés religieuses- sont nécessaires pour rendre la vie ne société tolérable ou même possible. Cependant, il n'y a pas de raison de croire que, en détruisant ces formes, nous augmentons nos chances de bonheur, de paix, de sécurité et de liberté. Nous ne pouvons pas savoir de manière certaine ce qui se passerait si, par exemple, la famille monogamique était supprimée, ou bien si la coutume consacrée par le temps qui nous fait enterrer les morts était remplacée par un recyclage rationnel des cadavres à des fins industrielles. Nous serions bien avisés pourtant d'en attendre le pire ».
La disposition d'âme du conservateur, sa tonalité affective dominante, c'est le pessimisme. Ce n'est pas que, pour lui, l'homme soit plutôt méchant que bon, c'est qu'il se refuse à voir dans le bien et le mal un pur problème social.. A ses yeux, l'imperfection de la vie n'est pas contingente. On peut remédier à certains aspects de la vie humaine, mais une part de notre misère est incurable. La encore, le XXième siècle lui a donné raison en poussant l'immodestie jusqu'à ses plus tragiques conséquences : « Le conservateur croit fermement que l'idée fixe de la philosophie des Lumières- à savoir que l'envie, la vanité, la cupidité et l'instinct d'agression ont toujours pour cause des institutions sociales défectueuses et disparaîtrons lorsque ces institutions auront été réformées- n'est pas seulement tout à fait invraisemblable et contraire à l'expérience mais extrêmement dangereuse. Comment toutes ces institutions ont-elles pu voir le jour si elles étaient totalement contraires à la nature profonde de l'homme ? Nourrir l'espoir que l'on pourra institutionnaliser la fraternité, l'amour, l'altruisme, c'est préparer, à coup sûr, l'avènement du despotisme. » Bref, l'épreuve totalitaire ratifie l'hostilité foncière du conservateur à la tentative de transformer l'approche de la réalité humaine en recherche prometteuse d'une solution définitive du problème humain. »
Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes, 2005.
19:49 | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : kolakowski, finkielkraut
25/09/2014
arnaques, crimes et pétrole (2)
"A quel jeu de dupes jouent les gouvernements européens recrutés dans la coalition new-look constituée toutes affaires cessantes par Barak Obama contre l’État Islamique (EI)? Après pétrole contre nourriture, l’Irak sera-t-il le théâtre d’une nouvelle saga pétrole contre barbus?
La question n’est pas superflue à en juger par la manière dont on essaie depuis quelques jours de nous convaincre de l’extrême dangerosité de la clique de Abu Bakr al-Baghdadi l’émir à la Rolex (“…Il n’y a pas de temps à perdre face à la menace des djihadistes de Daesh qui a pris le contrôle de larges secteurs de territoires irakien et syrien, multipliant les exactions… » disait encore récemment François Hollande qui est prêt à toutes les aventures internationales pour oublier l’espace d’un instant son lent mais inexorable naufrage domestique). Dangereux sûrement, ne serait ce que par l’appel à l’union sacrée et au soutien des forces de l’émir que viennent de lancer Aqmi (Al Qaida au Maghreb Islamique) et Aqpa (Al Qaida dans la Péninsule Arabique), en réaction à la mobilisation de la coalition occidentale.
Manquerait plus que l’annonce d’une association plus étroite entre le Front Al Nosra, en quelque sorte, la « filiale » syrienne d’Al Qaida, avec EI pour préparer un joli feu d’artifice local au cas où le locataire de la Maison Blanche se serait mis en tête de lancer la guerre d’Irak version III.
Des poils de barbe dans les barils de brutA moins que la précipitation s’explique par l’urgence de réduire au silence, les courtiers en pétrole de l’inventif émir, au sujet du petit business très lucratif qu’ils ont mis au point avec leurs clients étrangers.
Car l’État Islamique est tout sauf dans la dèche, pour faire un mauvais calembour avec la nouvelle appellation contrôlée dont on l’affuble.
Le pétrole des sites syriens de Deir al-Zour puis de Hasaka, tombés entre de mauvaises mains depuis avril 2013 et de Mossoul qu’il a récupéré à la mi- juin de cette année ainsi qu’une bonne partie de la production de la province septentrionale de Salahuddin, a largement compensé la baisse des allocations que versaient avec enthousiasme l’Arabie Saoudite, le Qatar, le Koweit et les Émirats Arabes Unis à l’Armée Libre Syrienne dont une part significative des effectifs auraient rejoints avec armes et bagages les rangs de l’EI à en croire les déclarations de l’un de ses chefs, un certain Abu Yusaf, le mois dernier. (« …Many of the FSA people trained and equipped by the West, are actually joining us…”)
Prix cassé
Les estimations les plus précises de la petite entreprise de l’émir portent aujourd’hui sur une capacité de “production” (de vol serait sans doute plus approprié) de 30 000 barils par jour de pétrole irakien et de 50.000 barils de pétrole syrien, fourgués sur le marché noir de l’or noir aux alentours de 40 dollars le baril, un prix cassé ramenant tout de même dans les caisses de EI, une recette totale journalière de 3,2 millions de dollars.
Si on y ajoute les rançons et les trafics en tous genres d’êtres humains, ça représente un joli matelas qui devrait permettre à l’EI de voir venir les forces – aériennes cela va sans dire – déployées par François Hollande et ses copains. Certes, les coûts de transport de l’émir sont un peu élevés. Le pétrole doit être acheminé par camions vers le terminal pétrolier de Ceyhan en Turquie d’où il est chargé avec des certificats d’origine parfois un peu baroques, sur les tankers qui les livrent à leurs ultimes destinataires.
Cet été on signalait même des tombées de camions citernes d’or noir à l’origine contrôlée et certifiée par le Gouvernement Régional du Kurdistan, arrivées par bateau dans le port israélien d’Ashkelon. Une confirmation de l’information publiée par Reuters en mai selon laquelle des raffineries américaines et israéliennes étaient alimentées en pétrole « kurde » à l’origine douteuse…
Bizarrement, dès que la prise de contrôle des sites syriens de Deir Al-Zour et d’Hasaka a été confirmée, l’Union Européenne s’est empressée de voter un allègement de l’embargo sur le pétrole syrien afin qu’il puisse être vendu sur les marchés internationaux, via la Turquie.
De son côté le ministre du pétrole irakien a indirectement confirmé le trafic au mois d’août lorsqu’il a déclaré que « ..les acheteurs internationaux de pétrole brut et les autres acteurs du marché doivent savoir que toute exportation de pétrole n’ayant pas reçu l’agrément du ministère du Pétrole, pourrait bien contenir du pétrole brut provenant des champs tombés sous le contrôle de l’Etat Islamique ».
Le dernier volet provisoire de l’affaire, c’est la déclaration faite par la charmante Jana Hybàskovà, chef de la délégation de l’Union Européenne en Irak – si, si, ça existe ! – le 2 septembre 2014 lors d’une séance de travail de la Commission des Affaires Étrangères du parlement européen (« échange de vues sur les crises dans le grand voisinage de l’Union ») qui a beaucoup intéressé Michèle Alliot-Marie et selon laquelle des pays de l’Union achetaient du pétrole brut à l’État islamique en provenance de 11 champs pétrolifères du nord de l’Irak et de celui pompé dans la province syrienne de Raqqa.
Pressée de citer des noms, elle a hésité un moment mais s’est finalement abstenue, se bornant à mettre en garde ses interlocuteurs pour le soutien apporté aux groupes séparatistes kurdes, susceptibles selon elle de causer une déstabilisation totale du Moyen Orient.
Chasse au dahu.
Depuis, la chasse au dahu a commencé au Parlement européen où le jeu qui fait actuellement fureur, consiste à identifier le ou les pays de l’Union qui joue(nt) double jeu en appelant à la mobilisation contre l’État Islamique les jours pairs et lui commandent discrètement du pétrole le jour suivant.
Il semble que le précédent Sarko’ versus Kadhafi de « je t’aime, moi-non plus » ait donné d’étranges idées à un certain nombres de parlementaires européens sur l’identité des coupables. D’autant que la petite phrase de Chistophe de Margerie, le PDG de Total en marge des rencontres économiques d’Aix en Provence début juillet (« …il n’y a pas de raison de payer le pétrole uniquement en dollars… ») a fait sensiblement monter la cote de l’Hexagone comme l’un des possibles acquéreurs du pétrole volé par l’émir à la Rolex.
Si tel est le cas, on peut imaginer que nos pilotes de la coalition aérienne refusent de se voir confier la mission de détruire les convois de camions-citerne de l’émir en route pour la Turquie…(...)" source via Fortune
photo: spectacle et confusion
11:50 | Lien permanent | Commentaires (4)
24/09/2014
utopie
Retour sur la "question libérale", suite au dernier post de Reymond, répondant lui-même à un de ses lecteurs:
"Comment peut on parler d'austérité lorsque le déficit est de 80 milliards et qu'aucune réforme n'a été faite concernant les dépenses de l'état ? Comment parler de doxa néo-libérale lorsque l'état représente 60% du PIB ?" source
Courant 2012 Alain Finkielkraut dans son émission "Répliques" avait porté la contradiction à Jean-Claude Michéa qui sortait alors son dernier opus, Le complexe d’Orphée.
La thèse défendue par l’auteur depuis quelques années maintenant (et son premier livre remarqué, L’enseignement de l’ignorance), etant la suivante : le libéralisme culturel et politique (« défini comme l’avancée illimitée des droits et la libéralisation permanente des mœurs ») et le libéralisme économique ne sont que les deux faces complémentaires d’une même médaille, sorte de ruban de Moebius; d’où, selon l’auteur, la farce électorale d’une gauche luttant contre la partie économique du libéralisme tout en validant sans vergogne son versant culturel, à laquelle s’oppose une droite favorable au marché mais hostile à la régularisation massive de tous les comportements. Ces deux versions du libéralisme sont, en réalité, selon Michéa, « l’accomplissement logique (ou la vérité) du projet philosophique libéral, tel qu’il s’est progressivement défini depuis le XVIIIe siècle, et, tout particulièrement, depuis la philosophie des Lumières », projet qui, pour mettre fin aux terribles guerres de religion du XVIe siècle, entendait privatiser les valeurs morales et religieuses et, parallèlement, confier au marché le soin de régler pacifiquement les relations entre les hommes. Ce libéralisme-là serait à l’origine, d’une part, d’un monde de plus en plus éclaté où plus aucune valeur ne pourrait servir de substrat au droit - de quel droit interdirait-on à quelqu’un de se nuire librement? - et, d’autre part, d’un capitalisme débridé qui règnerait en maître.
Finkielkraut ne manque pas pourtant de faire remarquer à Michéa que les premiers libéraux avaient tout de même le sens des limites et de la vertu et qu’ils auraient sans doute été horrifiés devant le spectacle dérisoire d’un progressisme moral effréné (il suffit d’ouvrir n’importe quel torchon progressiste genre Libé ou Inrock pour en avoir un aperçu) couplé à la guerre judiciaire de tous contre tous (cette « envie du pénal » théorisée par le regretté Muray) et aux ravages planétaires des règles d'airain du capitalisme globalisé (industriel et surtout financier). Peu importe, répond en substance Michéa, une logique est à l’œuvre, qui explique que la machine ait pu se retourner contre les intentions initiales de ses fondateurs. Bien que ces derniers tinssent pour chose évidente « qu’un homme n’est pas une femme, qu’un enfant n’est pas un adulte, qu’un fou n’est pas une personne saine d’esprit » (14,48), l’impossibilité de faire référence à quelque modèle de vie bonne que ce soit était de nature à engendrer la remise en cause de toutes les valeurs partagées, forcément coupables de porter atteinte à la liberté d’autrui.
L’analyse de Michéa prête cependant le flanc à la critique libérale. Celle-ci concerne surtout le diagnostic d’un marché tout puissant qui aurait littéralement broyé l’État. En effet, s’il n’est pas douteux que nous vivions sous la férule d’un progressisme moral débridé, est-il si sûr que nous soyons les acteurs ou témoins du « monde sans âme du capitalisme contemporain » ? Comme le remarque judicieusement Finkielkraut, l’État-providence, au moins dans nos contrées, n’a pas disparu. Mais c’est sans doute pour cette raison (la persistance d’un filet social) que l’on vit mieux, encore, en France ou en Espagne qu’au Royaume-Uni ou qu’à Chicago où ce filet social n’existe pas ou si peu. On pourra aussi remarquer, pour conjurer l’idée d’un libéralisme sauvage, que les prélèvements obligatoires et leur corollaire, les politiques de redistribution, n’ont jamais été aussi importants. Pour constater aussitôt que ces politiques de redistribution, héritage du compromis historique établi après-guerre entre logique marchande et exigences sociales, sont l’objet au moins depuis les années 90 (et les politiques de déréglementation menées en GB et aux USA par Thatcher et Reagan) d’attaques permanentes visant à les remettre en cause totalement. Lordon, dans un de ses articles explique très bien comment la seule solution pour garder une demande solvable en Occident, dans un contexte de déflation salariale secondaire à la libre-concurrence et à l'exigence de rentabilité actionnariale, fut, non pas d’augmenter des salaires, mais d’encourager le surendettement des ménages (capitalisme de basse pression salariale visant à aligner l'Occident sur les standards du Bangladesh..), quitte à fourguer des emprunts à des personnes d’emblée non solvables (sub-primes).
Ainsi ce filet social, cet Etat-providence, cette redistribution tant décriés par les apôtres du libéralisme peut-il être considéré à la fois comme un vestige d’une époque révolue (?) ou le corps social avait encore la possibilité de peser dans la balance et d’imposer au Politique certaines exigences sociales, mais aussi et surtout (et paradoxalement) le produit de l’hégémonie de ce relativisme moral et de la jungle marchande inhérents à la structuration libérale de nos sociétés modernes: ie c’est précisément parce que les communautés d’hommes regroupées autour de valeurs partagées autres que le marché et le droit ont graduellement disparues au profit de « commercial societys » composées de monades (et de nomades...) uniquement préoccupées par leur seul intérêt bien compris et l’obsession de faire valoir toujours plus de droits, que l’Etat veilleur de nuit des libéraux est amené à prendre en charge des domaines de plus en plus conséquents de la vie en communauté d’individus « retirés à l’écart et comme étrangers à tous les autres » (Tocqueville) jusqu’alors résolus par les structures d’existence organiques des sociétés holistes, l’entraide et les solidarités naturelles de toute vie en communauté.
Soit une vision contractuelle (Locke) de la société (avec un contrat désormais basé sur le seul marché « auto-régulé » et sur une palanquée de droits naturels et positifs dés lors que toute valeur morale, philosophique et religieuse est bannie de l’espace public car susceptible de réintroduire les conditions de ces fameuses guerres civiles de religion, terreur des penseurs libéraux. A juste titre). Sans évoquer la providentielle « main invisible » de Smith ou l’idée d’un « ordre spontané non subordonné à un quelconque dessein » d’Hayek. Contre une vision communautaire de la société organisée autour d’un certain nombre de « valeurs civilisationnelles communes » (Aristote) censées dire le Bien ou le Vrai. Le vieux débat communautariens vs libéraux. L’ennui est qu’à force de vouloir bannir (« privatiser ») tous les liens, toutes les formes d’appartenances et affiliations diverses des hommes, on risque de voir resurgir des formes identitaires archaïques et violentes comme l’ethnique, le religieux ou le sang…
Sur le fond, le lecteur de Reymond n'a pas compris/saisi le fait que cette philosophie libérale, comme le capitalisme, est un fait social total, imprégnant tous les champs d'activité et de réflexion anthropologiques, délégitimant toute autre forme de vision du monde que cette vision juridico-marchande qui est la nôtre: nous autres modernes, quels que soient notre façon d'être ou d'agir ou de penser, pensont en modernes et rien d'autre.
« Même si nous en avions la tentation, beaucoup de considérations puissantes nous en empêcheraient. Tout d’abord et surtout, les images et les statues des Dieux ont été brûlées et réduites en pièces : cela mérite vengeance, de toutes nos forces. Il n’est pas question de s’entendre avec celui qui a perpétré de tels forfaits. Deuxièmement, la race Grecque est du même sang, parle la même langue, partage les mêmes temples et les mêmes sacrifices ; nos coutumes sont voisines. Trahir tout cela serait un crime pour les Athéniens. » (Hérodote, The Persians wars)*
Une belle utopie, finalement.
* Ainsi parle Hérodote, nommant les éléments culturels clés qui définissent une civilisation pour les Athéniens, et voulant rassurer les Spartiates sur le fait qu’ils ne les trahiraient pas en faveur des Perses. Le sang, la langue, la religion, la manière de vivre : voila ce que les Grecs avaient en commun et ce qui les distinguait des Perses et des autres non Grecs. Quelle est notre religion aujourdhui, pour nous autres modernes?
10:23 | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : libéralisme
23/09/2014
symptômes
« Voici quelque temps j'ai lu dans le journal que des enseignants sont tombés sur un questionnaire qui avait été envoyé dans les années trente à un certain nombre d'établissements scolaires de tout le pays. Donc ils ont eu entre les mains ce questionnaire sur les problèmes rencontrés par les enseignants dans leur travail. Et ils ont retrouvé les formulaires qui avaient été remplis et renvoyés par des établissements de tout le pays en réponse au questionnaire. Et les plus gros problèmes signalés c'étaient des trucs comme parler en classe et courir dans les couloirs. Mâcher du chewing-gum. Copier en classe. Des trucs du même tabac. Alors les enseignants en question ont pris un formulaire vierge et en ont imprimé un paquet et ont envoyé les mêmes formulaires aux mêmes établissements. Quarante ans plus tard. Voici quelques-unes des réponses. Les viols, les incendies volontaires, les meurtres. La drogue. Les suicides. Alors ça m'a fait réfléchir. Parce que la plupart du temps chaque fois que je dis quelque chose sur le monde qui part à vau-l'eau on me regarde avec un sourire en coin et on me dit que je vieillis. Que c'est un des symptômes. Mais ce que je pense à ce sujet c'est que quelqu'un qui ne peut pas voir la différence entre violer et assassiner des gens et mâcher du chewing-gum a un problème autrement plus grave que le problème que j'ai moi. C'est pas tellement long non plus quarante ans. Peut-être que les quarante prochaines années sortiront certains de leur anesthésie. Si c'est pas trop tard. »
Cormac McCarthy, No Country for old men
22:52 | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : cormac mccarthy, no country for old men
tuesday wear
21:01 | Lien permanent | Commentaires (3)
22/09/2014
blingpride
"8 millions de téléspectateurs pour le retour de Sarkozy sur France 2" source
consternant. y en a vraiment qui n'ont rien à foutre. et rien dans la tronche. gloomy monday:(
10:07 | Lien permanent | Commentaires (24)







